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En 50 000 signes, sous ce titre De Moscou à Paris, Bakounine autour du monde raconter de façon romancée en se servant des infos en ligne, comment Bakounine est enfermé dans la prison st pierre et paul, comment au prix d’une confession il en sort comment il va en sibérie sa vie ses amours la_bas, comment il s’échappe et prends un bateau pour les Etats unis, malade en cours de route, amourettes, traverse les USA en train, attaques par les indiens, sauvé par l’armée, particpe à une grève des ouvriers du train, arrive à New York, donne des conférences pour trouver de l’argent pour traverser l’atlantique et arrive à Londres où il rencontre Phileas Fogg et lui suggère de faire le tour du monde en 80 jours, avec l’aide des anarchistes anglais il passe la Manche et arrive à Paris pour participer à la révolution telle que la raconte JorgeSemprun dans L’Algarabie.
Chapitre I : Les ombres de Pierre-et-Paul et le pacte de l’encre
L’obscurité de la forteresse Pierre-et-Paul n’était pas une simple absence de lumière ; c’était une matière lourde, humide, chargée du souffle glacial de la Neva et du désespoir des générations d’insurgés qui l’avaient précédée. En cet an de grâce 1851, Mikhail Alexandrovitch Bakounine — l’ogre du printemps des peuples, le colosse libertaire dont la barbe mouffue et le regard d’incendiaire avaient fait trembler les trônes de Dresde et de Prague — n’était plus qu’un corps immense à l’étroit dans un cachot de pierre.
Les murs suintaient le sel et le froid. Ses dents, minées par le scorbut, tombaient une à une. Son cœur bondissait parfois avec une violence d’animal traqué, puis s’apaisait dans une torpeur lourde. Il n’y avait là ni barricades, ni fumée de poudre, ni la griserie de la symphonie du monde qu’il avait cru entendre rugir dans les rues insurgées. Seulement le bruit régulier de la botte des gardes russes et le silence absolu du czarisme.
Puis vint l’ordre. Nicolas Ier, le souverain autocrate de toutes les Russies, souhaitait une confession. Non pas un procès, car on ne fait pas le procès des tempêtes, mais une mise à nu. Le comte Orlov, chef de la police secrète, fit apporter dans la cellule de la table, du papier épais et de l’encre.
« Écrivez au czar comme un fils prodigue écrit à son père spiritual, lui murmura-t-on. C’est à ce prix seul que vous reverrez le jour. »
Bakounine contempla la plume d’oie. Le choix était tragique : mourir oublié sous la Neva, réduit en poussière sans que personne ne sache si son feu brûlait encore, ou se prêter à une comédie théâtrale pour acheter son salut. Mikhail aimait trop la vie, trop la liberté, trop le jeu de la stratégie pour se laisser ensevelir.
Alors, de sa main lourde mais fière, il commença à tracer son Autobiographie. Il offrit au czar ce que celui-ci voulait lire : un autoportrait de rêveur égaré, de noble dévoyé pris par le vertige des révolutions occidentales, étalant ses erreurs avec une emphase mélodramatique savamment dosée. Mais sous le repentir apparent, Bakounine glissait une ironie féroce et préservait farouchement tous ses camarades. Pas un nom de vivant ne fut livré, pas une conspiration réelle ne fut trahie. C’était un chef-d’œuvre de ruse dramatique, un pacte signé avec l’encre sur le dos du tyran.
Pendant des années encore, le czar garda la confession sur son bureau comme un trophée, hésitant. Mais à la mort de Nicolas, son successeur Alexandre II commua la peine de prison en bannissement perpétuel. En 1857, les portes lourdes de la forteresse s’ouvrirent enfin. Mikhail Bakounine en sortit le visage creusé, mais l’esprit intact. Sa destination : la Sibérie.
Chapitre II : L’exil doré de Tomsk et la fleur de la Taïga
Le voyage vers l’Orient fut une lente immersion dans l’immensité blanche. À mesure que les traîneaux s’enfonçaient dans les forêts infinies de mélèzes et de bouleaux, Bakounine sentait la vie revenir dans ses veines. La Sibérie n’était pas seulement un bagne ; c’était un monde frontière, sauvage, où la poigne du pouvoir central s’effilochait dans les espaces sans fin.
Installé à Tomsk puis à Irkoutsk, Bakounine ne tarda pas à devenir le centre de gravité de la société locale. Grâce à la parenté de sa famille avec le gouverneur général de Sibérie orientale, le comte Nikolaï Mouraviov-Amourski, l’anarchiste jouissait d’une liberté de mouvement surprenante. On l’invitait dans les salons, on admirait son érudition continentale, sa taille gigantesque et son appétit gargantuesque pour la politique, le thé fort et les pâtisseries.
C’est dans cette atmosphère de relégation dorée qu’il rencontra Antonia Kwiatkowski.
Antonia était une jeune fille d’origine polonaise, la fille d’un engagé des mines d’or. Elle possédait la beauté fière et délicate des montagnes du Sud, des yeux sombres et brillants comme du charbon de bois, et une grâce naturelle qui tranchait avec le décor rude de la Sibérie. Lorsqu’elle posa pour la première fois son regard sur ce géant grisonnant qui parlait avec la ferveur d’un prophète et la tendresse d’un enfant, le coup de foudre fut mutuel.
« Mikhail Alexandrovitch, lui dit-elle un soir au bord de la rivière Angara alors que le soleil couchant teintait la glace de rose, vous parlez de changer le monde, mais vous ne savez même pas boutonner votre manteau. »
Bakounine éclata d’un rire tonitruant qui fit s’envoler les corbeaux des cyprès alentour. Il l’épousa en 1858. Antonia devint son ancre, son soleil dans la nuit sibérienne. Leurs amours dans ces terres polaires furent empreintes d’une poésie étrange : il lui racontait la prise de la Bastille et les nuits de musique à Paris ; elle lui apportait des fleurs séchées de la taïga et pansait les blessures encore ouvertes de ses poignets.
Mais la passion amoureuse ne pouvait éteindre chez Bakounine le feu sacré de l’action. La Sibérie était une cage dorée, mais une cage tout de même. L’Europe s’agitait à nouveau ; l’Italie s’unifiait, la Pologne grondait. Il devait repartir.
Chapitre III : L’évasion par la mer d’Okhotsk
Au printemps de l’année 1861, Bakounine mûrit un plan d’une audace folle. Prétextant une mission commerciale pour le compte d’un négociant d’Irkoutsk afin d’évaluer les routes du commerce du bois et du minerai, il obtint un laissez-passer pour descendre le fleuve Amour jusqu’à l’océan Pacifique.
Antonia, complice, retint ses larmes lors de leurs adieux à Nicolaïevsk. Elle savait qu’il devait filer, et qu’ils se retrouveraient plus tard en Europe.
Glissant le long des eaux sombres de l’Amour, Bakounine laissa derrière lui les postes de contrôle russes. Arrivé au port de Nikolaïevsk, il réussit à embarquer sur la corvette militaire russe Strelok. Feignant un voyage d’inspection officielle, il gagna la confiance du capitaine. Mais à la première escale dans le port de Nikolaïevsk sur le Pacifique, profitant du brouillard et de la confusion du port, il s’éclipsa à bord d’un navire marchand américain, le Starlight.
Lorsqu’on découvrit son absence, il était trop tard. Le géant russe était en haute mer, filant à travers les vagues écumantes de l’océan Pacifique vers le Japon. Après une brève escale à Hakodate puis Yokohama, il monta à bord du SS Carrington, un vapeur à aubes américain faisant route vers San Francisco.
Chapitre IV : La traversée du Pacifique et les fièvres du Nouveau Monde
Le Carrington chevauchait les houles gigantesques du Pacifique. Pour Bakounine, qui n’avait connu que les plaines continentales et les cellules de pierre, l’océan était une révélation de liberté pure. Mais le voyage se transforma rapidement en épreuve.
Le scorbut de la prison n’avait jamais complètement quitté son organisme, et les rudes conditions de mer ravivèrent ses souffrances. Pris d’une fièvre tropicale foudroyante au large des îles Aléoutiennes, le colosse fut cloué dans sa couchette, délirant dans un mélange frénétique de russe, de français et d’allemand. Il criait des mots d’ordre révolutionnaires, appelait Antonia, puis réclamait de la confiture de fraises.
C’est alors qu’intervint Sarah, une jeune passagère américaine de Boston, fille d’un missionnaire protestant qui rentrait de Chine. Touchée par la détresse de ce géant sans défense, elle passa des nuits entières à son chevet, rafraîchissant son front avec des linges humides et lui faisant boire du bouillon.
Entre deux accès de fièvre, Mikhail ouvrait ses grands yeux clairs. Un flirt innocent et empreint d’un charme romantique s’installa entre le révolutionnaire athée et la jeune puritaine.
« Vous avez l’âme d’un démon, Mr. Bakounine, lui disait-elle en lui souriant doucement tandis qu’il lui tenait la main.
— Non, Miss Sarah, répondait-il avec une galanterie toute aristocratique. Je n’ai que l’amour de la liberté. Et le démon, voyez-vous, fut le premier à se révolter contre la tyrannie céleste ! »
Quand le Carrington franchit la porte du Golden Gate et mouilla dans la baie de San Francisco à l’automne 1861, Bakounine était remis sur pied, ragaillardi par l’air marin et les soins de sa douce garde du corps, à laquelle il fit de chaleureux adieux sur le quai.
Chapitre V : Le fer, le sang et la grande traversée américaine
San Francisco était en pleine effervescence. Les États-Unis étaient plongés dans la guerre de Sécession, mais le Far West vivait encore au rythme des chercheurs d’or, des spéculateurs et de la construction rapide du chemin de fer. Bakounine avait un objectif : rejoindre la côte Est pour s’embarquer vers l’Angleterre.
Il prit place à bord d’un train de la Central Pacific, une monstrueuse chenille de fer et de vapeur qui s’élançait à la conquête des montagnes de la Sierra Nevada et des grandes plaines désertiques.
Le voyage fut tout sauf paisible. Une nuit, alors que le train traversait les territoires sauvages du Nebraska, un martèlement frénétique de sabots retentit. Une troupe de guerriers Amérindiens, révoltés par l’invasion de leurs terres ancestrales par le serpent de fer, lança une attaque fulgurante contre le convoi. Des flèches enflammées traversèrent les vitres des wagons ; les coups de fusil éclataient dans la nuit.
Les passagers terrorisés se jetaient au sol. Mais Bakounine, retrouvant l’égal de son ivresse des barricades de 1848, se dressa de toute sa hauteur. Saisissant un revolver donné par un compagnon de route et une lourde barre de fer détachée d’un siège, il rallia quelques hommes au milieu de la fumée.
« Debout, citoyens du Nouveau Monde ! Pas question de se laisser égorger sans se battre ! » rugit-il.
Pendant près d’une heure, les passagers poussés par le courage furieux du géant russe repoussèrent les assauts sur le toit des wagons. La situation devenait désespérée quand le son clair d’une clairon retentit dans la plaine : la cavalerie de l’Union, alertée par le télégraphe de la gare précédente, déferla au galop, forçant les assaillants à battre en retraite.
Le train, endommagé, traîna sa carcasse jusqu’à la ville ferroviaire suivante. Là, la locomotive dut s’arrêter : les ouvriers du rail, exploités, sous-payés et épuisés par des journées de travail démentielles sous la menace constante des attaques, venaient de se mettre en grève générale. Les ateliers étaient déserts, les feux coupés.
Pour tout autre voyageur, c’eût été une catastrophe. Pour Bakounine, ce fut une aubaine. Il sauta du wagon, rejoignit le dépôt et, montant sur un tonneau de pétrole, improvisa un discours enflammé en anglais guttural devant des centaines de travailleurs en colère.
« Frères du fer ! leur cria-t-il, les bras écartés vers le ciel étoilé. Vous avez construit la machine, vous possédez le mouvement ! Sans vous, leurs capitaux ne sont que de la ferraille rouillée ! Ne cédez rien ! Mettez les bras croisés et vous verrez le monde s’arrêter ! »
Électrisés par cette voix de titan venu du fond de la Sibérie, les ouvriers organisèrent leur comité. Bakounine passa trois jours au milieu d’eux, partageant leur pain noir, leur whisky et leurs tasses de café brûlant, leur enseignant les principes de la solidarité ouvrière. Grâce à son intervention, la compagnie céda sur les salaires. En signe de gratitude, les grévistes remirent en route la plus belle locomotive du dépôt spécialement pour le « Camarade Russe », le conduisant en triomphe jusqu’à Chicago puis New York.
Chapitre VI : Les estrades de New York et la rencontre de la Savile Row
En décembre 1861, Bakounine débarqua dans la métropole new-yorkaise. Il était sans un sou en poche, ses vêtements tachés de la suie des locomotives et de la poussière des plaines. Or, la traversée de l’Atlantique coûte cher.
Pour lever des fonds, il fit ce qu’il savait faire de mieux : il parla. Il loua de petites salles dans le Lower East Side et à Brooklyn. Les affiches placardées à la hâte annonçaient : « Le Géant de la Révolution Russe : Échappé des Geôles du Czar et de la Sibérie ! »
La foule se pressa pour l’entendre. Des émigrés allemands, des patriotes italiens, des ouvriers irlandais et des intellectuels abolitionnistes américains restaient captivés par cet homme au magnétisme brutal. Mikhail racontait la prison, la taïga, la lutte contre l’oppression universelle. Les pièces de monnaie et les billets pleuvaient dans ses chapeaux disposés à l’entrée. En deux semaines, le prix du billet de première classe pour l’Angleterre était réuni.
Quelques jours plus tard, Bakounine posait le pied sur le quai de Liverpool, puis rejoignait Londres, la capitale du monde industriel et le refuge de tous les proscrits d’Europe.
C’est là, dans le fumoir feutré d’un club privé proche de Savile Row — où son ami et compatriote en exil Alexandre Herzen l’avait introduit — que se produisit l’une des rencontres les plus improbables de l’histoire.
Mikhail Alexandrovitch, enfoncé dans un profond fauteuil en cuir, savourait un cigare en devisant haut et fort sur la destruction nécessaire des États nationaux. À la table voisine, un gentleman anglais d’une précision horlogère, d’une pâleur impeccable et vêtu d’une redingote sans un seul pli, lisait le Daily Telegraph en tirant méthodiquement sur sa pipe.
C’était Phileas Fogg, esq.
Excédé par le bruit et l’expansionnisme verbal du colosse russe, Fogg posa son journal avec une froideur britannique parfaite.
« Monsieur, dit Fogg d’une voix égale, votre théorie du chaos est une offense manifeste à l’ordre naturel des choses et à la ponctualité des chemins de fer.
— L’ordre, mon cher monsieur, répliqua Bakounine en éclatant de son rire de colosse, n’est que la camisole de force que les tyrans mettent à la liberté ! Avec les machines à vapeur et vos télégraphes, vous croyez maîtriser le monde, mais vous n’êtes que les esclaves du cadran !
— Le monde s’est rétréci, monsieur le Russe, reprit Fogg impassible. Les progrès de la science permettent aujourd’hui d’en faire le tour avec une précision mathématique.
— Vraiment ? Et combien de temps faudrait-il à un automate de votre espèce pour faire le tour de cette planète de fous ?
— Tout au plus quatre-vingts jours, répondit Fogg après un rapide calcul mental.
— Quatre-vingts jours ! s’exclama Bakounine en tapant du poing sur la table, faisant trembler les tasses de thé. Eh bien, pariez-le donc ! Allez-y, sortez de votre club, affrontez les tempêtes, les grèves, les révoltes, traversez les Amériques et les Indes comme je viens de le faire, et nous verrons si votre montre suisse résiste au souffle du monde ! »
Phileas Fogg fixa le révolutionnaire pendant trois longues secondes. Un éclair imperceptible passa dans son regard bleu. Il se leva, ajusta ses gants de peau et dit simplement :
« C’est une idée. Je relève le défi. »
On connaît la suite de l’histoire du gentleman anglais, mais Bakounine, lui, avait déjà la tête ailleurs.
Chapitre VII : L’Algarabie parisienne
Grâce au réseau des anarchistes et des chartistes anglais, Bakounine ne tarda pas à organiser son passage clandestin vers le Continent. La police du Second Empire de Napoléon III surveillait étroitement les côtes françaises. Une nuit sans lune, à bord d’un simple cotre de pêcheurs de contrebande, le géant traversa la Manche, bravant les vagues noires et le vent glacial.
Il débarqua sur une plage rocheuse près de Dieppe, puis, camouflé sous les habits d’un marchand de légumes, gagna Paris.
Mais ce Paris-là n’était plus celui de 1848. C’était un Paris hallucinatoire, décalé, plongeant dans le chaos surréaliste d’un XIXe siècle parallèle, tel que le dépeindra plus tard Jorge Semprun dans L’Algarabie. Une ville où les époques se superposaient, où les barricades de la Commune côtoyaient des zones neutres, des factions poétiques et des gouvernements fantômes. C’était le Paris de la cacophonie créatrice, du grand désordre libertaire : l’Algarabie.
Dès son arrivée dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, Bakounine fut plongé au cœur de l’ébullition. Les rues étaient coupées par des piles de fiacres renversés, de pavés déracinés et de pianos à queue. Des orateurs déclamaient des manifestes dadaïstes avant l’heure, tandis que des colonnes de fédérés marchaient au son de cuivres désaccordés.
Mikhail était dans son élément absolu. Oubliés le scorbut, la prison de Pierre-et-Paul, la Sibérie et la longue traversée de l’Amérique ! Il retrouvait la seule patrie qu’il eût jamais reconnue : la Révolution universelle.
On le vit, immense sous son grand manteau noir, une bouteille de vin dans une main et une torche dans l’autre, haranguer une foule de partisans, d’étudiants, d’artistes et d’insurgés espagnols au coin de la rue de Buci.
« Camarades ! criait-il au milieu du vacarme des tirs et des fanfares de l’Algarabie, la passion de la destruction est aussi une passion créatrice ! Laissez brûler les registres, détruisez les horloges, effacez les frontières ! Que le monde devienne enfin un poème sans maître ! »
Autour de lui, la ville entière dansait dans une fête tragique et grandiose. De Moscou à Paris, en faisant le tour de la terre par le feu, le fer et la mer, Mikhail Bakounine avait enfin accompli sa prophétie : transformer le globe en un vaste théâtre d’énergie pure où le moindre souffle de liberté suffit à faire vaciller l’éternité des empires.