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Le monde qui vient
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Kropotkine publie en 1898 Champs, usines et ateliers. Dans cet ouvrage il tente de penser une autre organisation de la société, il voulait répondre à cette question « Que devons-nous produire, et comment ? » Qui serait, aujourd’hui, en mesure de penser une telle question de façon aussi globale ?

Deux siècles ont passé. Celui de Kropotkine s’effondre dans la première guerre mondiale. Celui dans lequel beaucoup d’entre nous ont passé la majorité de leur vie s’est terminé dans une suite d’événements qui ne cessent pas de nous hanter. Mai 68, sous les différentes formes qu’il prit dans le monde dit développé sonne le début de la fin du XXème siècle tout en annonçant une nouveau monde où la formation scolaire et universitaire pour une part et la consommation systématique pour une autre deviennent la règle. 20 ans plus tard, la division du monde en deux concepts politiques disparaît. Le monde stalinien que l’on pouvait croire éternel s’évanouit. Au début des années 90 apparaît un ovni, Mosaic. Il s’agit du premier navigateur web. Accueilli avec beaucoup d’incrédulité, il annonce qu’Internet va étendre sa toile sur le monde entier. Le 11 septembre 2001 la chute des tours à New-York signe la fin du XXème siècle. Nous sommes au XXIème siècle, le monde a changé bien plus que nous aurions pu l’imaginer il y a quelques années. L’imaginaire, anarchiste comme les autres, reste accroché au XXème siècle tant il est difficile de percevoir la totalité et la complexité et l’état de notre planète.

Quel nouveau monde ?

Il est tout à la fois très facile de le décrire et d’une incroyable diversité. Notre monde est le monde. La mondialisation est notre quotidien. Le plus petit des pays est notre voisin. Notre monde n’a jamais été aussi petit. En quelques heures nous le traversons, d’est en ouest, du nord au sud et pourtant il nous reste toujours aussi étranger. C’est aussi un monde en guerre soumis à trois transformations fondamentales.

En disparaissant le système stalinien a laissé la place libre au capitalisme. C’est la mondialisation. Le terme anglo-saxon employé « la globalisation » semble plus pertinent.. En effet la production de quelque bien que ce soit peut se faire de façon identique partout dans le monde. De ce fait, la concurrence règne et chacun, à quelque niveau qu’il soit, devient un danger pour l’autre. La guerre économique dans laquelle nous évoluons peut selon les moments prendre tel ou tel aspect, un prix bas ou un licenciement. Parfois elle prend même le visage d’une catastrophe industrielle. Pire que tout, elle produit un discours lancinant, insinuant dans nos cerveaux disponibles que tout cela est pour notre bien, c’est à dire l’augmentation de notre pouvoir d’achat et qu’au fond il n’y a pas d’alternative. Cette guerre en plus de son idéologie à la fois guerrière et quiétiste produit son opium. Il ne s’agit plus de religion, d’espérance d’un au-delà merveilleux. Cet opium du peuple c’est la consommation de produits tous plus beaux les uns que les autres. Le dernier en date surclassant les précédents et produisant de ce fait une hiérarchie dans cet esclavage. Avoir le dernier truc en date montre à quel point nous sommes bien intégrés dans cette société.

C’est le bruit, la fureur et le sang qui différencient la « vraie » guerre de sa sœur économique. Sous une forme ou une autre elle forme le bruit de fond de ce XXIème siècle menaçant au-delà des humains qui s’y trouvent mêlés le capitalisme lui-même dans sa conquête du monde.
Irak, Syrie, Ukraine, Lybie, Yémen, Nigeria, Mali, Somalie, Birmanie, dans tous ces pays il y a une guerre ouverte, dans bien d’autres elle est latente. Les motifs sont variés, multiples, plus ou moins compréhensibles. Partout cela sert les élites au pouvoir ou cela prépare l’arrivée au pouvoir de nouvelles élites. Le mythe de la révolution nationale, cher aux années soixante, est définitivement enterré. Mais tous ces conflits sont sources de bénéfices, les ventes d’armes ont cru comme jamais (marché total de 113 milliards d’euros par an.), alors qu’elles ne produisent aucune plus-value. La première conséquence de cet état de chose c’est la montée exponentielle des transferts de population dues aux guerres, aussi bien qu’à la misère économique. A cet état de fait s’ajoute la réalisation des prédictions faites de toutes part par les experts climatiques. S’il n’y a pas plus de catastrophes naturelles elles prennent des dimensions de plus en plus graves. Les échecs successifs des grandes conférences sur le climat montrent bien que les résistances au changement émanent aussi bien des pouvoirs financiers et politiques qui y voient un danger pour leur situation que des populations qui perçoivent bien que si changement il y a ce sera fait sur leur dos. Il est plus facile de construire un mur entre deux pays, Israël- Palestine, Inde-Bengladesh qu’une digue contre la mer comme à Djakarta. Des millions de gens sont donc en marche vers un ailleurs où ils pourraient vivre. Une partie d’entre eux se dirige vers l’Europe qui leur apparaît comme un havre de paix.

C’est dans cette Europe que sont nées les idées de révolution qui se sont propagées dans le monde entier. C’est de cette Europe qui s’est voulue longtemps le centre du monde qu’il faut se départir pour tenter de comprendre notre société mondialisée en pleine mutation. Car la différence entre cette Europe et le reste du monde n’est plus. il n’y a plus d’endroits non-civilisés. Il n’y a plus d’endroits qui échapperaient à la technologie folle qui est le signe concret de la mondialisation. Il n’y a en fait plus d’Europe. Pour s’en persuader il suffit de considérer cette canicule de l’été 2015. Elle n’a été que l’expression locale d’un réchauffement mondial. En ce début d’automne les météorologistes s’inquiètent de l’effet d’un réchauffement du sud de l’océan pacifique sur le reste du monde, c’est l’effet « el niño ».

Le défi environnemental

Avertis par des spécialistes du climat relayés par nombre de militants conscients et tous peu écoutés nous voyons venir devant nous le temps des catastrophes naturelles. Certes, elles ne semblent pas être si naturelles que cela puisque beaucoup de gens nous disent qu’elles sont la conséquence du productivisme humain. Mais elles sont naturelles dans la mesure où elles échappent au contrôle de ces mêmes humains. Ces catastrophes naturelles entraînent avec elles des catastrophes humaines. Ces catastrophes vont remodeler l’apparence même de notre monde. Si en France le littoral atlantique est grignoté mètre après mètre de façon inexorable sans entraîner pour le moment de grand bouleversement de population il n’en est pas de même ailleurs où des millions de gens vont se retrouver avec les pieds dans l’eau. que va-t-il se passer au Bengladesh où la moitié du pays est cinq mètres au dessous du niveau de la mer ? L’Inde a déjà prévu ce risque en construisant une barrière, un mur de 3200km, pour empêcher les réfugiés climatique de venir chercher abris chez elle.

Les énergies fossiles, vieilles de millions d’année se font de plus en plus rare et simultanément deviennent de plus en plus chères à extraire alors que leurs utilisations insensées aggravent les risques climatiques. La concurrence démente que se livrent les industries agro-alimentaires a pour conséquence la raréfaction régulière des surfaces boisées ou herbacées qui transforment le gaz carbonique et qui se faisant participent à l’équilibre de notre atmosphère.
Il est de bon ton de penser dans nos pays que la dégradation environnementale ne fera que rendre nos conditions de vie plus difficiles sans toucher à nos organisations sociales. C’est évidemment un leurre. Les transferts de populations vont entraîner dans les pays hôtes, malgré eux, des déséquilibres profonds. La raréfactions progressives des énergies fossiles aura pour conséquence une refonte complète des modes de distribution et de consommation de ces flux. Qui aura droit aux sous-produits et qui n’y aura pas droit ? Tout cela aura des effets politiques. Il suffit de voir ce qui se passe en Irak-Syrie. Au départ il y eu la volonté de mettre la main sur les champs pétrolifères, cet appétit était enrobé d’un discours démocratiste. A l’arrivée il existe un nouvel Etat qui se met en place, balayant sur son chemin les résistances fantoches qui lui sont opposées. La particularité de ce nouveau venu réside dans son discours. Eminemment religieux, c’est un mélange de retour aux origines, celle d’un islam mythifié, d’un refus de la culture occidentale, d’une dénonciation d’un impérialisme de même origine le tout agrémenté d’une dimension messianique, le retour du califat. Ce messianisme répond, reflète, correspond au messianisme juif revendiqué par la partie religieuse réactionnaire du monde politique israélien. Face à ces dangers la globalisation technologique du monde semble apporter une solution.

La société numérique

Avant d’aller plus loin il faut juste remarquer que la société actuelle n’a jamais été aussi fragile. Elle tient tout entière, debout, par la grâce de quelques fils électriques. Il suffirait que quelques uns des plus gros d’entre eux soient coupés, brisés, sabotés pour qu’une catastrophe humaine considérable ait lieu. Pour le moment il n’en est rien ce qui nous permet de penser aux solutions numériques qui nous sont proposés ainsi qu’à la forme nouvelle que prennent les sociétés humaines. Cette énergie est produite en grosse partie par des centrales nucléaires. Ce qui permet de justifier au yeux du plus grand nombre l’existence de ce danger permanent et menaçant. Autour de cette production et par sa grâce un monde numérique se met en place qui, jour après jour, grignote les possibilités de vivre sans fil à la patte. La possibilité de transporter un téléphone dans sa poche est devenue au fil du temps l’obligation d’en garder un allumé en permanence. Ces outils bien pratiques qui permettaient d’être joignable facilement ont changé d’utilisation, ils sont devenus des outils sociaux permettant bien sûr de téléphoner mais surtout, la miniaturisation aidant, de participer directement au mode de production total sans avoir besoin de la médiation patronale traditionnelle. Ils sont aussi devenus des outils universels. Il suffit de voir les réfugiés comme les migrants qui dès leurs arrivées sur le sol européen cherchent de l’eau et la possibilité de recharger leurs appareils.

Derrière ces innovations technologiques plane le concept de progrès. Cette idée que nous avons héritée du XIXème siècle comme pendant aux luttes sociales, l’évolution technologique d’alors semblant annoncer une société libérée du travail a fait à mon avis long feu. Il faut désormais faire la différence entre une technologie libératrice et une autre aliénante. La frontière théorico-idéologique entre les deux étant la plupart du temps floue si ce n’est souvent inexistante.

C’est dans ce flou, dans ce vide théorique, que s’est glissée l’idée de l’amélioration de l’homme, autrement dit le transhumanisme. Cette idéologie tente de faire la synthèse entre ces techniques au départ réparatrices, liées à une médecine qui tente d’améliorer la vie et la technologie que l’on qualifie de sociale (sic).

Nous sommes rentrés dans une société où le lien social ne passe plus entre les gens que l’on croise dans la rue, au travail ou dans chaque famille. Le lien social circule à travers cet appareil que l’on transporte avec soi toute la journée et souvent la nuit. Il nous permet de faire des tas de choses aussi bien trouver du travail que déclarer son amour ou même rompre. Sous une forme ou une autre chaque utilisateur offre une information, nourrit cet ogre dénommé Big Data qui offre à bien des entreprises dîtes « du web » la marchandise nécessaire à leur fonctionnement. Les plus grandes comme Microsoft, Google, Apple, Facebook et bien d’autres de taille inférieure utilisent l’information que nous leur procurons à des fins commerciales. Nous sommes devenus des travailleurs non-payés, incapables de réclamer un salaire, de négocier des conditions de travail acceptables. Il nous est impossible de nous mettre en grève. L’arnaque imparable, c’est de nous faire croire qu’en échange de cette information fournie gratuitement nous avons droit à utiliser gratuitement des outils sociaux. Chacun sachant pertinemment que c’est la gratuité de la matière première qui est la garante de la réussite financière de ces entreprises.

Si pendant des siècles la richesse pouvait correspondre à la capacité de produire ou de contrôler la production de richesses concrètes, aujourd’hui il n’en est plus de même. La production immatérielle domine le monde.

Penser le monde

Voilà le défi auquel les anarchistes sont confrontés en ce moment. Notre monde doit faire face à trois défis. Le premier est environnemental, le second est économique et technologique, le troisième est humain.
C’est ce dernier qui oblige à penser en urgence. Les migrations pour quelques raisons que ce soit, économiques, environnementales ou guerrières menacent la stabilité du monde. Il n’est plus possible de nous réfugier dans la citadelle d’une société développée. Près d’un quart de milliard d’individus sont aujourd’hui en recherche d’un asile. L’équilibre humain des sociétés hôtes est en péril. Face à ce que certains appellent l’effet de seuil ; c’est-à-dire le moment ou l’impression de ne plus être chez soi prédomine, des courants de rejets xénophobe et parfois raciste se développent.

On ne peut pas croire que nous allons rester indemne. Nous vivons dans un monde unifié d’un point de vue économique et technologique. La baisse de la productivité en Chine impacte l’Amérique du sud. La baisse du prix du pétrole met en danger nombre d’économies locales. Nous avons bien vu que la crise financière dite des « subprime » qui a pris naissance aux Etats Unis a jeté toute la planète dans un maelstrom financier dont nous ne sommes toujours pas sortis depuis 2007. La quête d’une croissance hypothétique empoisonne tout autant nos élites que les couches prolétaires. Ce mythe né dans une Europe en reconstruction n’a plus de sens aujourd’hui.

Nous vivons dans un monde où le dérèglement climatique ne se passe plus seulement ailleurs. Nous vivons sur une planète où ce qui se passe ailleurs a un impact chez nous. Nous vivons dans un monde unifié, solidaire d’où la solidarité est absente. L’idéologie économiste libérale nous propose un monde utilitaire. Existe-t-il une alternative ? A cette question fondamentale qui d’autre que la mouvance islamique a-t-il une réponse ? L’Etat du même nom qui en est le héraut propose lui une autre vision de la vie. Le monde est séparé en deux, ceux qui croient et les autres. Pour Boualem Sansal, auteur de 2084, c’est un système qui « n’épuise pas les ressources de la nature ! Il prône une vie archaïque. La population n’a pas besoin de voitures, ni de télévision ». Les anarchistes peuvent ils proposer autre chose ? Kropotkine, encore lui, nous a donné de quoi bâtir une autre vison de l’avenir. Dans son dernier ouvrage il nous rappelle ceci : « Dans la pratique de l’entr’aide, qui remonte jusqu’aux plus lointains débuts de l’évolution, nous trouvons ainsi la source positive et certaine de nos conceptions éthiques ; et nous pouvons affirmer que pour le progrès moral de l’homme, le grand facteur fut l’entr’aide, et non pas la lutte. Et de nos jours encore, c’est dans une plus large extension de l’entr’aide que nous voyons la meilleure garantie d’une plus haute évolution de notre espèce ».

Pierre Sommermeyer


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