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6- L’Exodus et la création de l’Etat d’Israël

Le 11 juillet 1947 un bateau quitte le part de Sète avec des rescapés des camps nazis à son bord. Si sa destination officielle est la Colombie il se dirige en fait vers la Palestine. Son nom fera la une de tous les journaux dont le Libertaire du 14 aout 1947 avec ce titre Le drame de l’Exodus. L’article n’étant pas signé il est possible d’en conclure qu’il illustre la position du journal si ce n’est celui de la Fédération anarchiste. Son contenu prête pour le moins à discussion. L’auteur reconnaît que cette histoire, dans cette « période éprouvante » passe presque inaperçue. Le monde aurait-il perdu sa sensibilité après ce qu’il a traversé ? L’auteur veut bien commenter cette aventure mais seulement en posant le problème de fond d’un point de vue libertaire. L’auteur reconnait que les Juifs du monde entier veulent créer une patrie en Palestine et nous, anarchistes et libertaires, disons que les patries divisent les hommes. Le nationalisme juif ne nous intéresse pas plus que le nationalisme français, anglais, allemand ou russe. Jusque-là il ne s’agit que de l’expression d’un position anarchiste classique. La phrase suivant, plus particulièrement son début, à cette époque-là heurte : Et le racisme juif, cette volonté de créer un monde à part, ce refus de se mélanger à l’ensemble de la race humaine comme s’il s’agissait d’un troupeau de pestiférés… Suit une attaque contre le colonialisme britannique qui, bien qu’il ait ouvert la porte de la Palestine aux juifs avec la déclaration Balfour, empêche l’Exodus de déposer ses passagers en Palestine. Si l’auteur reconnait qu’il s’agit là de victimes, néanmoins leur morale politique n’est pas meilleure que celle de leur persécuteur. A la fin de l’article l’auteur, se défends d’être pour l’impérialisme britannique puisqu’il est contre le sionisme. L’accusation d’être dans ce cas antisémite n’existe pas encore. Pour autant quelques questions se posent. Qui sont les juifs embarqués sur l’Exodus ? il y a 4500 personnes rescapées de la Shoah. Empêchées de débarquer. Le navire sera éperonné par les navires de guerre britanniques. Embarquées sur ces navires, retour en Europe. Les passagers finiront par être internés en zone britannique en Allemagne. Dans cet article du Libertaire il n’y a pas un mot sur les origines de ces passagers, des raisons profondes de leur fuite, de ce à quoi ils ont échappé. Un autre commentaire s’impose. Il concerne ce que l’auteur nomme le racisme juif, ce refus de se mélanger…S’il existait un pays où les juifs s’étaient intégrés complètement à la société, c’était bien l’Allemagne. Il n’est pas nécessaire de rappeler le nombre de morts juifs dans les rangs allemands durant la première guerre mondiale. Les auteurs de ce texte montrent là leur profonde méconnaissance de la société d’Outre-Rhin. La littérature allemande d’avant le troisième Reich porte témoignage de cette situation. Leur incompréhension de ce qui allait leur arriver vient justement de cette intégration. Ce qui était avant-guerre une aberration idéologique, reposant sur un antijudaïsme effréné et multi-séculaire, a changé de nature avec ce qui vient de se passer à Auschwitz, Birkenau et autres lieux effrayants qui prendront bien plus tard le nom de Shoah par balles. La tragédie de l’Exodus est, selon Azouvi, pour beaucoup d’intellectuels qui étaient restés silencieux après 1945, l’occasion d’une session de rattrapage. L’un d’eux, que les anarchistes connaissent bien, Albert Camus va préfacer un livre dont le titre est tout un message Laissez passer mon peuple. Il me faut reproduire ce que dit François Azouvi à ce propos. Tant la position de Camus est à l’encontre de celle du Libertaire et de la FA de l’époque.

Camus non plus n’a pas parlé en 1945 du génocide. Sans doute par pudeur, comme le suggère cette note de ses Carnets, écrite en 1947 après la publication des Jours de notre mort de Rousset : « Ce qui me ferme la bouche, c’est que je n’ai pas été déporté. Mais je sais quel cri j’étouffe en disant ceci. »

Dans cette préface, Camus écrit : [...] Le monde a horreur de ces victimes inclassifiables. Ce sont elles qui pourrissent tout et c’est bien leur faute si l’humanité n’a pas bonne odeur. Voilà pourquoi, continue-t-il, il faut lire le livre de Jacques Mery : parce que c’est un livre gênant, qui empêchera de dormir et de danser en rond. Mais il le faut bien. Qui répondrait en ce monde à la terrible obstination du crime si ce n’est l’obstination du témoignage ».
Pour ma part, relisant cet article du 14 aout 1947 je le trouve tout à fait représentatif des positions libertaires sur ce sujet par la suite.

Trois ans plus tard, dans le Libertaire du 11 aout 1950 un grand article en page trois est titré Départ en Israël et signé Moishé Chaym dont le ton est complètement différent. Entre temps le 14 mai 1948, l’Etat israélien est créé. Le Libertaire du 21 mai, en première page annonce cette création. L’auteur parle d’une guerre officieuse puisque tout le monde reconnait le nouvel Etat. Il reconnait avec raison que « nous n’en sommes actuellement qu’au début d’une vaste « affaire ». Le numéro suivant, celui du 28 mai titre en première page, Juifs et arabes sacrifiés par les « Grands ». Après un exposé des faits sur lesquels nous reviendrons par ailleurs l’auteur, Gaston, écrit : « Abdallah (roi de Transjordanie à ce moment-là) tyrannise ses propres populations paisibles et étouffe tout rapprochement entre les travailleurs ; la Hagana-Irgoun terrorise les travailleurs juifs enrôlés de force dans une guerre sans issue et brise les réalisations et les espoirs des communes. Seule le rejet de tout nationalisme et l’entente libre des populations travailleuses pourront sauver la Palestine de la barbarie qui va en s’étendant ». Nous consacrerons par la suite un chapitre spécial à la question des kibboutz d’inspiration libertaire et à la façon dont le monde libertaire en parlera.

Moishé Chaym, donc, présenté comme le correspondant du journal à Marseille, interview des jeunes gens qui vont partir en Israël. Le premier, originaire de Metz, raconte que pendant la guerre il est resté caché dans une cave, que la paix revenue il a fait une formation professionnelle qui lui a donné un débouché bien payé mais qu’il ne supporte plus l’étouffante société, qu’il se vit comme un déclassé, qu’il a rencontré certains sionistes, des camarades, qu’il a vécu 16 mois dans une communauté agricole juive établie en France, une dizaine, qu’il veut aller en Israël pour vivre dans un milieu communautaire qui à ma connaissance n’existe que là-bas. Le second interviewé est un militant politique aguerri, membre d’une organisation de gauche radicale, le Hachomer Hatzair (la Jeune garde). M. Chaym va avoir droit à un discours politique structuré présentant la situation politique israélienne, un parti social-démocrate, réactionnaire, puissant au pouvoir avec Ben Gourion. Une opposition toute aussi structurée dont la tâche principale sera de combattre l’Etat qui se dit socialiste pour sauver les réalisations collectivistes. L’article se termine avec cette phrase de Moisché Chaym : Il apparait qu’il est une étude qui reste à faire sur les analogies entre le courant social-sioniste et les autres courants du socialisme révolutionnaire. En bref ce que Koestler n’a pas dit ! Chaym doit faire référence à Analyse d’un miracle qu’Arthur Koestler a consacré à la création d’Israël.