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Révolution populaire, interventions militaires, quels enjeux ?
n°1629 (31 mars-6 avril 2011)
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De part et d’autre de notre monde, tremblements de terre et tsunamis remplissent nos écrans. Qu’ils soient géologiques ou sociaux, nous sommes bien forcés de reconnaître qu’ils sont plus semblables, dans leurs conséquences, qu’il n’y parait.

Le 17 décembre 2010, en Tunisie, un stupide incident policier, comme il y en a eu tant de l’autre côté de la Méditerranée, déclenche un tsunami social qui va de pays en pays, sans sembler s’arrêter. Pourquoi l’acte désespéré de Mohamed Bouazizi a-t-il eu cette conséquence ? Il est un peu tôt pour envisager une réponse solide. Après la vague qui emporta Ben Ali, il y eut celle qui eut raison de Moubarak, puis il y eut des frémissements en Arabie Saoudite, plus forts au Yémen, et dans les Émirats comme en Palestine et maintenant en Syrie. Devant ce raz de marée, un homme se leva et dit : « Pas de ça chez moi ! » et, fidèle à sa folie, commença à faire tuer ceux qui osaient vouloir vivre sans lui. Utilisant l’argent que lui versent les pays et les trusts friands de son pétrole, ainsi que les armes que les mêmes lui vendent, heureux qu’ils sont de faire travailler leurs arsenaux et d’équilibrer leurs balances des paiements, ce « guide » a poussé le bouchon un peu trop loin. Utiliser ces armes contre sa propre population faisait de ses fournisseurs des complices. Trop étant trop, ils sont intervenus, ni trop tôt ni trop tard. Benghazi ne devait pas devenir un autre Sarajevo.

Un débat parmi des anarchistes

Gênés, nous bouchant le nez, nous cachant les yeux, nous avons poussé un soupir de soulagement au début de l’intervention militaire. Les héroïques insurgés libyens pouvaient envisager un autre futur que celui de cadavres. Parmi les anarchistes le débat s’est engagé. Foncièrement contre la guerre, viscéralement antimilitaristes, que pouvions-nous dire qui ait quelque chance d’être entendu ? Plusieurs thèses se sont exprimées, des réminiscences historiques se sont fait jour. En voici quelques extraits.

Rick dit qu’il ne peut s’empêcher de « penser au positionnement de certains anarchistes comme, par exemple, Pierre Kropotkine lors de la Première Guerre mondiale, qui a soutenu ouvertement l’Union sacrée ». De son côté, Pierre rappelait qu’en 1936 la France et l’Angleterre avaient refusé d’intervenir directement dans la guerre d’Espagne et que l’on en connaissait les conséquences. La Libye de 2011 n’est certainement pas l’Espagne de 1936. Patrick, quant à lui, se demande, et c’est au cœur du sujet, s’« il faut soutenir des gens qui se révoltent sans savoir qui ils sont ».

C’est donc le principe même de l’intervention qui est en question. C’est ce que Jean expose : « Le meilleur moyen de soutenir la révolution là-bas, c’est de la faire ici. […] Le meilleur soutien est de partir de nos oppressions réelles, c’est la lutte contre nos propres maîtres et exploiteurs. » Ce à quoi Guy lui répond : « Dire qu’il faut faire la révolution ici est bien gentil mais me paraît un aveuglement facile devant la réalité. » Et Agnès d’ajouter : « Condamner une intervention parce qu’elle est militaire quand il s’agit de pays arabes et regretter la non-intervention en 1936 parce qu’il s’agissait d’une guerre contre le fascisme où des nôtres étaient engagés me paraît inconséquent. » JV semble appuyer cette position quand il dit que « Kadhafi n’arrêtera que s’il est vraiment menacé ».

Il nous faut reconnaître, avec humilité, que, de la même façon que nous n’avons rien vu venir du changement dans ces pays, nous n’avons aucun moyen de peser sur les événements, nous sommes si peu nombreux. Pour autant, nous pouvons en parler, et c’est ce que nous rappelle Daniel : « Il me parait judicieux d’abord de détricoter l’attitude occidentale à l’égard de Kadhafi, afin d’apporter un discours juste sur le fond et pour comprendre pourquoi Sarkozy a mis tellement de pression sur cette affaire. En décrédibilisant cette volte-face des Occidentaux à l’égard du maître de Tripoli, nous serons en mesure de gagner une bataille de l’opinion, étape nécessaire avant de s’engager sur un mouvement d’opposition à cette nouvelle guerre. » Ce que confirme, d’une certaine façon, Cath quand elle cite en exemple « le communiqué du groupe Salvador-Segui qui pointe le problème du néocolonialisme tangent chez les Sarkozy, Otan, etc., avec une dérive possible vers une occupation militaire, d’où l’importance, pour nous, d’être vigilants dans la suite de l’appui apporté à la révolution du peuple libyen ».

Pourquoi une telle intervention ?

Il importe de reprendre les termes de notre compagne Cath à ce propos sur le même site : « Il y a sûrement des intérêts qui ont décidé Sarko et ses comparses à intervenir dans ce conflit, alors qu’en Égypte et en Tunisie, ils minimisaient les forces du peuple, jusqu’à la veille des départs de Ben Ali et Moubarak. Est-ce le pétrole qui attire irrémédiablement les capitalistes en Libye ? Est-ce pour tenter d’étouffer les soulèvements dans d’autres pays du Moyen-Orient (Syrie, Bahrein, Palestine, Yémen) et du Maghreb (Maroc, Algérie) ? Peut-être pensent-ils qu’en intervenant en Libye, ils barreront la route à cette vague d’émancipation qui se dirige vers l’Est. »

Il est incontestable que nous sommes en face d’une insurrection populaire. Il est aussi sûr que nous savions bien peu de choses sur la Libye, sur la structuration de cette société dont les experts disent qu’il s’agit d’un assemblage instable de tribus. Que sait-on d’une éventuelle dissolution des liens de fidélité tribale au sein des ensembles urbains ? Ce qui est aussi certain c’est que les puissances intervenantes sont passées à l’acte sous la pression conjointe des médias et de l’opinion publique. Ce qui traverse les pays arabes comme les pays européens, c’est l’idée, réelle pour les premiers, fantasmée pour les seconds, de révolution.

Hormis les intérêts humanitaires, dont on sait qu’ils sont chers aux militaires et aux fabricants d’armes, préoccupés qu’ils sont par la nécessité de tuer avec précision et d’éviter autant que faire se peut les « dégâts collatéraux » tellement négatifs en termes de communications, il y a le rôle pour le moins trouble que joue Kadhafi dans la partie de l’Afrique qui est à ses portes. Il y a là, pour eux, un verrou à faire sauter. Les commentateurs rappellent jusqu’à plus soif l’attentat de Lockerbie. Ce faisant, ils oublient, ou feignent d’oublier, l’implication du « guide » libyen dans les conflits et l’insécurité régnant dans ces pays limitrophes que sont le Soudan, le Tchad et le Niger où se trouvent les mines d’uranium d’Anne Lauvergeon [Ndlr : présidente d’Areva]. Les proclamations de solidarité avec les insurgés libyens provenant de l’Aaqm (l’Al Quaida africain), ne doivent pas être prises comme argent comptant, tant les relations sont floues au sein de cette partie du Sahara.

Un autre intérêt stratégique justifiant cette intervention est la nécessité de prendre le train en marche de ces révolutions arabes. Il ne faut pas que cette nouvelle aire de chalandise échappe à un monde occidental en perte de vitesse. La retenue de la neutralité chinoise et russe lors du vote à l’Onu, les critiques turques, l’opposition ouverte de l’Inde à l’intervention montrent bien que ce Moyen-Orient en plein bouleversement est aussi un marché à conquérir.

Comment c’est arrivé ?

Pour comprendre cela, il faut revenir un peu en arrière. Le monde arabe a profondément changé ces vingt dernières années sous le couvercle de régimes autoritaires. Nous n’avons rien vu venir. Il y a eu conjonction de plusieurs phénomènes, l’allongement de la durée de la vie, l’alphabétisation, la hausse du niveau de vie, relative mais continue, l’autonomie croissante des femmes donc la baisse de la fécondité, le tout couronné par la mondialisation s’exprimant essentiellement par l’accès aux moyens audiovisuels aussi bien qu’à internet. Il ne faut pas sous-estimer le rôle qu’ont pu jouer les chaînes de télévision Al Jazeera du Qatar, ou Al Arabia de l’Émirat de Dubaï, en amenant partout des images du monde entier et permettant ainsi de comparer des images de mondes bien différents de celui du téléspectateur, de faire entrer dans des intérieurs où l’homme domine des images de femmes journalistes, cassant ainsi les représentations traditionnelles. Puis vint internet et cette possibilité fascinante et toujours renouvelée de voir ailleurs et de faire voir en temps réel ce qui se passe chez vous et dans le monde. De cette façon est entré aussi dans les imaginaires le monde fabuleux de la consommation toujours renouvelée.

Peut-on penser ce qui va suivre ?

Les régimes autoritaires vont tenter de renforcer, surtout par la violence, le couvercle qui pèse sur leurs sujets. Pour éviter les bains de sang, il faudra que les armées choisissent leur camp. C’est ce qui s’est passé au Yémen. Si cela ne se passe pas en Syrie, il y aura là des bains de sang. Que fera alors la coalition internationale ?

Mais il y a une grenade dégoupillée dans cette région du globe qui risque de bouleverser en profondeur le paysage politique. En Palestine, en Cisjordanie comme à Gaza, le tremblement de terre social est à l’œuvre. Mustafa Barghouti, un des responsables du mouvement non violent auquel collaborent les Anarchistes contre le mur, déclare : « Ce qui se passe en Tunisie, en Libye et en Égypte renforce les jeunes Palestiniens. Une fois qu’ils auront totalement assimilé ces événements, la résistance non violente prendra de l’essor, prédit-il. Ce sera un remake de la première Intifada mais avec des moyens non violents, et c’est ce qui libérera la Palestine. »

Pierre Sommermeyer


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