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Egypte, pays aux mille facettes
ML mai 2009
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L’Egypte est un pays jeune malgré son grand passé. De sa proche histoire le pouvoir célèbre régulièrement la reconquête du canal de Suez ou le retour du Sinaï en son sein. Cela lui permet d’oublier que son contrôle sur la partie centrale du pays n’est pas aussi total qu’il le proclame. C’est aussi un pays musulman, (coptes et juifs étant traités comme minorités négligeables) dans lequel un parti confessionnel fondamentaliste tient lieu d’opposition à un système usé jusqu’à la corde où le problème le plus important c’est de savoir si le fils va succéder au père, pour que le pouvoir reste aux Moubarak.

Les clowns se fâchent

Il y a au Caire un cirque d’Etat. Ses artistes sont en grève. A plus de deux cent ils ont organisé un sit-in. Que veulent ils ? Juste pouvoir vivre de leur métier. Cela fait dix ans qu’ils n’ont pas été augmentés. Leur salaire tourne autour de 60 euros par mois. Ils réclament aussi de bonnes conditions de travail étant donné les risques de leur métier. Il est arrivé qu’un dompteur soit mordu par un lion et ait perdu son pied, on a mis cela dans un sac et on a amené le dompteur et son pied en taxi à l’hôpital. Ils craignent aussi d’être privatisés. Alors ils ont arrêté de travailler. Faut dire qu’en Egypte, c’est une vieille tradition de faire la grève quand on est exploité. Déjà de tels mouvement semblent avoir eu lieu sous Ramsès II, il y a plus de trois milles ans. Aujourd’hui cela fait tâche d’huile.

Les drôles de locomotives

Des conducteurs ont porté plainte parce qu’ils doutent de la sécurité, pour eux et pour les passagers, des nouvelles locomotives achetées à des fins de modernisation du réseau ferré. Il faut dire que ces cheminots prétendent que l’accès à la cabine de conduite est d’une dimension si réduite qu’en sortir en cas de problème est quasiment impossible. Une réunion fut organisée avec les ingénieurs qui avaient conçu ce modèle de machine. L’un d’eux qui avait voulu faire voir que l’on pouvait sortir par la fenêtre de la cabine sans difficulté a démontré concrètement comment on pouvait le faire. Il a fallu deux personnes pour le décoincer. Mais au fond le problème était l’achat des ces machines. Car une autre offre, repoussée, avait été faite qui concernait des locomotives plus adaptées. Qui a donc acheté ces locomotives en question ? La licence d’achat avait été accordée à des membres de la famille du ministre des transports. Le procureur du Caire a annoncé qu’il allait mener une enquête. Le lendemain les documents de la transaction disparaissaient dans un incendie…

Les femmes et l’Islam

L’Egypte est un pays ou le viol est puni de mort. Si cela était appliqué en Suède, qui est le triste champion dans ce domaine en Europe, la démographie en prendrait un coup. Mais au pays des pharaons la question est de savoir si l’exécution dot être publique ou pas. Où est la religion là dedans ? Un député, M. Qoweita, demande que cela se passe devant un maximum de témoins, comme cela est prescrit par le Coran. Il avance en plus que ce genre d’exemple pourrait dissuader de futurs viols. On chiffre à 10 000 le nombre de viols commis en Egypte et seulement 2% d’entre eux sont dénoncés, ce député pense qu’en faisant ces pendaisons en public cela rassurerait les victimes et les amènerait à porter plainte plus souvent. La principale opposition est venue des féministes égyptiennes. Une de leurs leaders, chef du Centre égyptien des droits de la femme avance quand à elle que tous les experts dans ce domaine ont démontré que ce genre « d’exemple » n’a aucun effet de dissuasion. Une autre féministe dit que ce n’est qu’une façon de ne pas traiter le problème sur le fond. Elle ajoute : « il faut d’abord s’interroger sur les raisons qui ont poussé ces gens à commettre ce crime ». Il faut dire que le problème se pose aussi ailleurs. Le numéro de la fin avril 2009 de la version hebdomadaire en français du plus grand journal égyptien Al Ahram contenait un article intitulé « la féminité est encore un crime ». Je ne peux résister à en citer complètement les premières lignes : « Honneur, au nom de ce concept, beaucoup, beaucoup de femmes sont exposées à une chape de plomb qui les dépossède de leur corps. Ce constat varie de la ville à la campagne, parfois d’une famille à l’autre. Mais le principe est le même, en société la femme a la charge de l’honneur ». Il faut dire que la société égyptienne fait partie de celles qui admettent la polygamie. 152 000 hommes égyptiens ont deux épouses, 8350 en ont trois et 3242 en ont quatre. Il semble que beaucoup de femmes acceptent cette situation par peur de devenir vieilles filles ou pire encore, divorcées. La qualité relative des relations entre femmes et hommes a aussi des conséquences sur les enfants. Comme toute société en mutation, il semble qu’en Egypte l’action des psychologues et autres psys soit devenue indispensable tant le mal être des enfants est grand. Une ligne téléphonique a été mise en place pour permettre de fournir de l’aide aux parents désemparés. Selon le ministre de la population, 43% des appels concernent la façon ont les parents traitent leur enfants. Il fait dire que pour la plupart d’entre eux, ils « subissent » deux types d’enseignement simultanément, l’académique et le coranique, et comme ici en France la pression sociale est inversement proportionnelle aux chances de trouver du travail.

La situation sociale et économique

Les sit-in des clowns ne sont pas les seuls, il semble que des pharmaciens, des médecins, des professeurs et des employés du ministère de l’Education ont aussi utilisé cette façon de manifester. La crise touche l’Egypte comme tous les autres pays, mais sa situation géographique a des conséquences particulières. La baisse du commerce international, et dans une moindre partie l’insécurité au large de la Somalie, a pour conséquence la diminution du trafic des bateaux à travers le canal de Suez. Son taux de croissance a chuté à 4% pour la première moitié de l’année fiscale 2008/2009 contre 18% l’année précédente. Cela concerne aussi le tourisme de masse qui est en diminution constante depuis le début de l’année. Les chiffres indiquent, pour la même période que le canal, une chute encore plus forte, le taux de croissance passant de 15,5 à 0,6. Tout cela ne fera pas l’affaire du monde ouvrier. Au cours du dernier trimestre 2008, 88 000 personnes ont rejoint les 2,20 millions de chômeurs officiellement enregistrés. En Egypte les salaires sont déterminés par une vieille loi. En 1984 le pouvoir a décidé de fixer le montant du salaire minimum à 35 Livres égyptiennes du moment, somme qui représente alors 60% du PIB moyen par individu. Aujourd’hui le salaire minimum n’en représente plus que 6%. Pour Khaled Ali, du Comité de défense syndicale, un salaire décent tournerait autour de 1200 LE. On est loin des 250 proposés par le gouvernement ! Ce qui fait dire diplomatiquement à un représentant de Organisation Internationale du Travail que cela « dénotait une négligence dans le dialogue social ». D’autres chiffres indiquent pour le pays des pharaons une continuelle chute économique. Selon la même O.I.T. l’indice égyptien de performance du marché du travail (sic) est en chute libre. Avant le début de la crise le pays était passé de la 58ème place sur 114 pays à la 81ème. Le journal Al-Arham termine son enquête, d’où sont tirés ces chiffres en disant : « Les ouvriers et employés égyptiens ne font pas beaucoup d’envieux. De surcroît, ils payeront plus cher la facture de la crise comme le montrent les orientations du gouvernement (l’égyptien, pas le français bien sûr) de réductions des primes sociales ». Un malheur ne venant jamais seul, la crise frappe aussi dans les eldorados des Emirats arabes. 500 000 travailleurs de la construction sont menacés de licenciement, donc de retour au pays…ce qui non seulement augmenterait le nombre de chômeurs mais aussi tarirait le financement de nombre de familles. Tout cela ne pourra que durcir le dialogue social. Mais pour contrôler la situation, rien ne vaut une petite division et un rappel qu’il y a des gens pas très corrects dans la population.

La religion, comme ciment social

L’abattage précipité des cochons, appartenant aux coptes, pour risque de grippe mexicaine est l’exemple caricatural et tragique de ce qui arrive quand un pouvoir comme celui de Moubarak, après s’être débarrassé de toute opposition laïque, bourgeoise ou de gauche, se trouve face à un parti, les Frères Musulmans dont l’orthodoxie religieuse est le fond de commerce et l’intolérance est l’expression la plus commune. En Egypte il y a trois religions reconnues. Sur la carte d’identité de chaque Egyptien il y a la religion de son propriétaire. Il a le choix entre musulman, juif, et chrétien. En passant, on remarquera qu’il n’y pas la place pour « rien », pour SDR, sans religion déclarée. Je ne parle pas d’athéisme, chose qui serait inconcevable. Ne hurlons pas au scandale, ce fut le cas dans un pays européen jusqu’il n’y pas si longtemps, en 2001. Mais quand un individu veut modifier sa religion, les choses changent. Monsieur Al-Gohari a été à Chypre, et là il s’est fait baptiser chrétien suivant le rite grec-orthodoxe. Métias Nasr, prêtre copte, lui a délivré un certificat prouvant son adhésion à l’Eglise copte. Cela fait trente ans que l’intéressé s’est converti. Mais il trouve des résistances à cette modification. La difficulté d’apporter la preuve du refus des fonctionnaires de faire ce changement est à l’origine des difficultés rencontrées par l’avocat qui s’occupe de l’affaire. L’an dernier un tribunal avait débouté un autre demandeur de cette modification. La rareté de ce genre de situation a pour conséquence qu’à chaque fois on assiste à un débat de société. L’ultime décision relève du juge qui, en l’absence d’un texte de loi officiel, peut se référer à la charia ou à la loi coutumière. La charia étant selon la constitution la principale source de la loi, il n’y a pas de raison que cela change.

L’Egypte est un pays clé au Moyen Orient, son déséquilibre économique ne pourra que l’affaiblir. La découverte il y a peu, sur son territoire, d’une cellule « terroriste » du Hezbollah libanais démontre qu’une époque se termine.


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