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Côte d’Ivoire : et maintenant ?
ML Juin 2012
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Donc la démocratie a triomphé. Le président élu est au pouvoir, l’autre, membre si longtemps de l’Internationale socialiste, est dans les oubliettes. Circulez, il n’y a plus rien à voir ! Est-ce bien certain ? S’il y a eu dans cette tragédie vécue par la population un combat de guignols sanguinolents, il reste que les enjeux en arrière de cette scène d’ombre sont eux encore là et bien là.

La question de la démocratie

Nous savons bien que le grand jeu des élections a toujours pour seul but de donner une légitimité à des candidats au pouvoir, présents depuis un certain temps. Alassane Ouattara a exercé des fonctions décisionnelles pendant des années, directeur pour l’Afrique au FMI, gouverneur de la Banque centrale de l’Afrique de l’ouest, Premier ministre de la Côte d’Ivoire puis retour au FMI comme directeur général adjoint. Tout lecteur reconnaîtra que cet individu avait toutes les qualités pour devenir un président de la République, où que ce soit d’ailleurs. La grande qualité, l’incroyable efficacité de l’onction des urnes, c’est qu’elle rejaillit sur tout ceux qui y participent, chacun dans son pays. Dans le processus ivoirien, on est dans un cas d’école. C’est à ma connaissance la première fois qu’une consultation électorale est organisée entièrement par des tiers – l’Union européenne – dans un pays étranger. Il est intéressant à cet égard de citer le cahier des charges : « Les observateurs suivent les différentes phases du processus électoral dans chacune des 19 régions administratives du pays. Ils s’intéressent aux préparatifs de la campagne, au déroulement du scrutin ainsi qu’à la consolidation des résultats. Le jour de l’élection, ils observent toutes les phases du scrutin, de l’ouverture à la clôture des bureaux de vote en passant par le décompte des voix et la promulgation des résultats. » Côté finances, le montant des sommes dépensées donne le vertige. Certains commentateurs chiffrent à 600 millions d’euros les dépenses pour la seule organisation des élections.

Si on ajoute les coûts militaires, on peut imaginer qu’un bombardement de la population avec des billets de 5 euros aurait probablement été plus efficace et moins coûteux en vies humaines. Cela dit, à ce prix, il est normal qu’un homme ayant la confiance de la finance mondiale ait été élu et confirmé. Les deux principaux protagonistes étrangers ont été l’Onu avec son corps expéditionnaire et l’Union européenne avec sa commission de contrôle. C’est dans ce contexte que notre vibrionnant président a décidé d’intervenir pour garder voix au chapitre.

Les gagnants et les perdants

Les premiers perdants de cette affaire sont les chefs des pays africains rassemblés au sein de l’Union africaine qui ont été incapables de régler le problème. À tel point que l’Afrique du Sud, pays leader en reconnaissance de son combat contre l’apartheid, en a été réduite à se réfugier derrière les résolutions de l’Onu pour geler, dans ses banques, les avoirs financiers du clan Gbagbo. L’autre perdant, à mon avis, dans cette affaire est le président français et sa politique africaine. Il faut passer par-dessus les cocoricos de nos médias. Oui la Force Licorne a été efficace ! On paie assez cher pour cela, non ? Et pourtant elle n’est passé à l’acte que sur mandat des Nations unies et pas de son propre chef. On peut arguer que ce fut sur l’insistance de Sarkozy. Certes, mais la décision a été prise au plus haut niveau de l’Onu et sur demande expresse des dirigeants de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest. La glorieuse armée française n’est plus que le porte-flingue de l’Onu. Ce qui se passe en Libye l’illustre tout autant.

L’organisation internationale est la première gagnante de ce conflit africain. C’est bien ce qui fait peur au bloc sino-russe. Il va falloir suivre de très près les gestes de son discret secrétaire général Ban Ki-moon. L’autre gagnant est l’Union européenne qui, pour la première fois, est sortie de son périmètre avec efficacité le drapeau de la démocratie à la main. Peut-on voir là le début d’une politique étrangère commune ? L’avenir nous le dira. Mais il est incontestable que l’on assiste à la naissance d’un colonialisme doux.

Et maintenant ?

Quatre cent mille tonnes de cacao – plus de 3 000 dollars chacune à la bourse de Londres – attendent dans les hangars d’Abidjan. La consommation mondiale de cacao s’élève à près de 3 millions de tonnes annuelles, représentant 3 à 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an. La Côte d’Ivoire produit plus d’un tiers de la consommation mondiale. Le président Ouattara a ordonné la reprise immédiate des exportations. Il sait bien qu’il faut faire repartir l’économie. Le FMI, Nestlé et Kellog’s vont pouvoir continuer leur business. Nous aurons de nouveau dans nos bols du petit déjeuner des céréales au cacao de Côte d’Ivoire et à chaque cuillerée une pensée pour les travailleurs qui triment sous un soleil tropical. La France dans tout ça ? Bof !

Pierre Sommermeyer


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