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L’arrivée de mon père en France,
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Martine Storti, Editions Michel de Maule/Paris/220 p./20 €

Il en est des livres comme des instruments de musique, certains résonnent en vous et d’autres pas. Ce livre auquel je n’aurais pas fait attention par ailleurs est arrivé comme par effraction entre mes mains. Le moins que je ne puisse dire est qu’il ne m’a pas laissé indifférent. Il résonne en moi comme une grosse caisse. Cela aurait pu être un livre de souvenirs comme il en existe tant, avec un côté sentimental si ce n’est pleurnichard. Un livre sur l’histoire du père de l’auteur, comme il y en a tant. Eh bien non ! S’il me fallait caractériser ce récit, je dirais que c’est un ricochet, ou plutôt une suite de ricochets sur la mémoire de Martine Storti, son auteur.

Comme ces pierres plates, belles, rondes que l’on envoie d’un geste fort, parallèlement à la surface d’une eau tranquille et qui rebondissent d’un endroit à un autre sans que l’on sache où elles peuvent nous entraîner, ce livre ricoche d’une mémoire à une autre, d’un lieu à un autre, d’une personne à une autre, sans jamais nous avertir, par surprise. C’est un voyage passionnant autant dans le présent que dans notre histoire commune. Si Matteo, le père de l’auteur, est le héros de ces lignes, il en est aussi le prétexte. Le voyage commence par Sangatte, cet endroit glauque où l’espoir d’un ailleurs meilleur est présent dans la tête de ces immigrés venus de pays inconnus, livrés à la barbarie et à la misère. Il nous emmène à Shanghai où Matteo a servi dans la marine italienne et a plus souvent qu’à son tour mis au lit un Comte Ciano, futur gendre de Mussolini, soûl comme un barrique. Ce sera aussi l’occasion d’évoquer un diplomate-poète, Saint John Perse, qui y fera un séjour, le même qui accompagne Daladier lors des négociations de Munich en 1938. Un ricochet emmène le lecteur à Ceuta et Melilla sans souci de chronologie après s’être posé dans l’histoire familiale de M. Storti. L’histoire de ce père, ouvrier, qui travaille dans l’atelier puis dans l’usine de son beau-frère est présent en arrière plan, tenace, si ce n’est obsédant, dans tout le livre. D’autres rebonds nous emmènent à Mégève en janvier 1944, où Simone de Beauvoir regrette le manque de neige pour skier. Au début du livre Proust s’inquiétait quand à la possibilité de la parution de sa « Recherche » en pleine guerre pour contrebalancer les communiqués de l’Etat-major. Un autre rebond encore aborde la relation plus que douteuse entre Mitterrand et Bousquet. Colombes où habite la famille Storti est proche de Drancy d’où la poétesse russe juive Irène Nemirowski est partie vers la mort des camps. Alors que tout le monde à cette époque faisait semblant de ne pas savoir le sort des raflés du Vel d’hiv, l’auteur nous rappelle que Léon Werth, caché dans les Vosges savait, lui, le sort qui les attendait. Matteo pendant cette période lugubre, désastreuse, impitoyable, prenait son vélo et faisait des dizaines de kilomètres pour trouver du ravitaillement pour sa famille à la campagne et particulièrement au village de Barville à proximité de Pithiviers et de Beaune la Rolande qui hébergeaient des camps de triage gérés par les Français d’où les convois de train partaient vers les camps d’extermination.

Mais au fond ce qui préoccupe l’auteur est cette phrase terrible dite à elle par sa tante : « ton père est un con, il n’a pas su se débrouiller ». Là en contrepoint apparaît en pleine lumière un homme qui, s’il n’a jamais revendiqué, n’a jamais plié l’échine. Il n’a jamais voulu ressembler à son patron de beau-frère, parce que avant tout c’était un patron. Il est mort d’avoir ingéré de l’amiante, de ce matériau dont il apporta, fier, une plaque à sa fille pour qu’elle puisse poser dessus son réchaud à gaz dans sa chambre de bonne.

Le jour de L’arrivée de mon père en France, il fuyait l’Allemagne nazie, il fut arrêté alors qu’il venait de franchir la frontière entre deux postes, par une vieille baderne échappée de l’enfer de 14-18 qui voyait en lui un représentant de la cinquième colonne. Remis en liberté par les pandores locaux, il rejoignit Paris ou il fut recueilli par des exilés russes. Partisan avec ma mère de l’Espagne révolutionnaire, ils étaient tous les deux à Orly pour accueillir Daladier, espérant malgré tout l’impossible. Puis ce fut un an plus tard le camp militaire pour lui, Gurs pour elle, l’évasion au moment de l’armistice, l’impossibilité de fuir aux Etats-Unis, cachés par des Justes sur le plateau de Haute-Loire avec moi qui venait d’apparaître. Sachant tout cela L’arrivée de mon père en France éveille en moi des souvenirs plus apaisés que ceux de l’auteur.

L’arrivée de nos pères en France c’est aujourd’hui près de Calais, Lampedusa ou Ceuta, c’est là partout ou des hommes et des femmes et parfois des enfants le ventre creux, et le tête pleine d’espoir viennent chercher un peu de vie. L’arrivée de mon père en France, lecteur est un livre insupportable et pourtant indispensable.

Bonne lecture !


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