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Secret et violence
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Georg K. Glaser
Secret et violence – chronique des années rouge et brun (1920-1945) Collection Marginales Editions Agone 2005 570 p. 25€

Voici un livre dont on ne peut parler sans mentionner les péripéties de sa publication. Il a été écrit dans l’immédiate après guerre. C’est sa publication en France par Maurice Nadeau en 1951 qui permettra sa publication en Allemagne puis en Hollande, alors qu’un éditeur germanique est en possession du manuscrit depuis trois années, sans succès. L’auteur au moment de la publication de cet ouvrage est proche de certains milieux libertaires. André Prudhommeaux présentera alors cet ouvrage dans plusieurs revues. La préface de la présente édition est la synthèse de deux articles publiés alors par ce futur collaborateur du Monde libertaire, à partir de 1954. Prudhommeaux annonçait cette édition en ces termes : « Le livre que l’Allemagne attendait depuis la chute de Hitler vient de paraître en France, en langue française sous la plume d’un allemand naturalisé français ».

Les temps ont bien changé depuis. Il y a eu un nombre incalculable d’ouvrages historiques, politiques, ou personnels publiés depuis. Pourtant il y a dans ce livre autre chose. Certes le rappel permanent, sous prétexte de devoir de mémoire, de la montée du nazisme est le plus souvent lassant. Il faut pourtant passer par-dessus cette irritation et prendre ce livre en main, au risque de ne plus le lâcher. Ce n’est pas un essai. Ce n’est pas une autobiographie. Ce n’est pas un roman. C’est tout cela à la fois.

Le lecteur plonge, ou plutôt coule, dans le monde de l’extrême pauvreté de la République de Weimar, de la fin des années vingt au début des années trente. Avec l’auteur, nous passons de maison de correction en maison de correction, de taudis en taudis. Seul espoir pour ceux qui refusent de couler définitivement, le « Parti ». Tout au long de ce livre nous allons accompagner Glaser dans cette quête sans fond. Nous allons partager ses espoirs, ses illusions, malgré le fait que nous sachons ce qu’il en est de ces espoirs et de ces illusions.

Au tout début l’auteur nous livre, presque involontairement, les raisons de son choix politique. Il fréquentait alors en même temps anarchistes et communistes. Il pose cette question aux anarchistes : »Que ferons nous, nous, l’avant-garde des exploités, quand nous aurons abattu la vieille société ? ». La réponse que le héros reçoit est celle que nous aurions pu donner alors et qui serait toujours valable aujourd’hui : « Nous pourrons enfin vivre une existence d’homme digne de ce nom ». Ce que notre héros, Valtin, refuse car il a peur de devenir un bourgeois. Il déclare alors « Une seule chose serait digne de nous : mourir en beauté ! ». La réponse des anarchistes à cette déclaration définitive lui semble un rire infernal.

Ce choix de l’héroïsation d’une vie et de la mort comme récompense le mène au parti communiste allemand. Il rentre dans une mystique dont il ne sortira au fond jamais. Nous le suivrons pendant toute la première partie du livre, dans une escalade de l’action pour l’action qu’il ne comprend pas très bien lui-même. Elle est vitale pour lui. En même temps Glaser nous livre une peinture des dernières années de la République de Weimar absolument désespérée. La lutte dans la rue devient de jour en jour plus violente. Les affrontements avec les groupes nazis sont sans aucun répit. Mais nulle part une interrogation sur le bien fondé de la stratégie décidée en haut lieu ne se fait jour. Les critiques qui apparaissent ne portent que sur l’absence de radicalité du centre. Pour le reste « nos rapports avec le Parti étaient exclusivement déterminés par l’amour, l’espérance la foi et la confiance ». Le rêve d’une Russie réellement socialiste est présent dans toute cette première partie. Le questionnement apparaît à la fin de la République où les syndicats liés au parti communiste en accord avec les syndicats bruns entreprennent une grève contre des syndicats « libres » c’est-à-dire dépendant du parti social démocrate.

Ce qui est frappant dans ce livre est la description que Glaser fait de la grande peur.
Le 30 janvier 1933, un gouvernement de coalition avec Hitler à sa tête voit le jour. L’Allemagne retient son souffle. Un mois plus tard le Reichstag flambe. Hitler retourne le geste exemplaire de Van der Lubbe à son profit. Le parlement est dissous, les communistes hors la loi. Les élections du 3 mars donnent 17 millions de vote aux nazis et 14 millions au mouvement ouvrier. Entre ces deux dates le mouvement ouvrier, la gauche allemande s’auto dissous sans bruit. Les groupes d’assaut, « Rote Frontkämpferbund » (communiste), » Die Eiserne Front » (socialiste) qui se partageaient le pavé allemand dans la lutte contre les nazis n’existent plus. Le suffrage universel a eu le dernier mot. La résistance s’efface devant le résultat des urnes. On peut à posteriori avancer que l’accord germano-soviétique n’était pas étranger à ce renoncement, mais au moment où cela se passe, c’est l’incompréhension qui domine. C’est l’impression que nous transmet Glaser. Son héros, Valtin, prends la route de l’exil. Ce sera Paris. Devant les difficultés rencontrées d’une part et d’autre part l’illusion qu’Hitler ne va pas pouvoir tenir, il va tenter un retour en Sarre.
Depuis la fin de la guerre de 14 - 18 la Sarre, pays des forges et des mines, est sous mandat de la Société des Nations, les mines de charbon appartenant à la France. Quand Hitler accède au pouvoir, ce territoire ne lui appartient pas encore. Il va falloir qu’il attende deux années, le 13 janvier 1935, pour qu’un référendum vote à une énorme majorité, 90% des suffrages exprimés, le rattachement à l’Allemagne. Essayant de survivre comme il peut, Valtin va attendre, désespéré « c’était la cause qui m’avait abandonné », lui comme tous les autres exilés de l’intérieur, que ce référendum les jette sur les routes de l’exil définitivement.

Notre héros va vivre, les cinq années qui précèdent la guerre qui vient, dans un petit village de Normandie. Il va s’intégrer dans une usine comme ouvrier métallurgiste, lui qui n’avait pas de métier. Il va s’intégrer dans la société française lui qui n’avait pas de patrie. Il va se marier. Le militant communiste, extrémiste qu’il était, tente par tous les moyens de se faire oublier. La défaite de la gauche allemande pèse trop lourd pour pouvoir continuer à militer. Victoire de l’intégration, il est incorporé, part sur le front, tente d’échapper à l’encerclement de Dunkerque pour rejoindre l’Angleterre, mais est pris et passe le reste de la guerre dans un stalag jusqu’à la libération. Toute cette période est curieusement décrite, sans que l’on sache vraiment s’il ne s’agit pas au fond d’une façon d’expier l’échec politique.

Dans tout ce livre tellement attachant, pas une fois il n’est fait mention de l’antisémitisme nazi. Comme si cela n’avait pas été important. Comme si au fond cela n’avait pas été autre chose qu’un épiphénomène. La préface écrite par André Prudhommeaux, faite par la fusion de deux écrits différents, semble pour la partie non biographique, assez étrangère au roman. Lyrique, elle évoque une « âme rebelle s’élevant sous les coups malgré les coups » ce qui est parfaitement conforme au récit, de là à avancer que cette âme s’élève « jusqu’à cette hauteur d’anarchisme non-violent où les êtres perdent de leur opacité » me fait me demander si nous avons lu le même livre.
Ce roman se termine par une ode au Parti. Il faudrait citer complètement l’antépénultième page de ce livre. Prenons y juste trois courts passages :
« Je comprenais maintenant que le Parti n’avait pas été infidèle à lui-même »
« La lutte du Parti n’était qu’un épisode dans le cadre d’un des plus grand bouleversement »
« Conquérir, commander, c’est la mission des organisations »

On touche ici du doigt la servitude volontaire du dévouement du militant communiste : « qu’il ait tort ou raison, c’est mon parti, » Possible, ce n’est pas le mien.

Pierre Sommermeyer


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