Bandeau
Textes et idées
Slogan du site
Descriptif du site
Kropotkine, mémoires
logo imprimer

Éditions du Sextan

Présentation

Il y a plusieurs façons de lire ce livre. C’est d’abord un formidable roman d’aventures. Quasiment un roman de cape et d’épée. Imaginez un jeune prince russe né en 1842, élevé dans une des plus grandes familles russes, au milieu d’une centaine de serviteurs. À l’âge de dix ans, il entre à l’école des Pages qui forme le premier cercle des serviteurs du tsar. Formé au métier des armes, il part volontairement en Sibérie au grand étonnement de son souverain. Dans ces grands espaces, sa volonté de changer les choses se heurte aux structures sclérosées du gouvernement russe. Il se révolte. Il est alors mis en prison. Il s’évade. C’est l’exil en Europe et, de nouveau, la prison, mais cette fois en France. Puis il se réfugie à Londres où il écrit, beaucoup. Au début du XXe siècle, la nouvelle de la première révolution dans son pays le ramène dans un stand de tir où il se rend compte qu’il peut encore à son âge tenir un fusil et qu’il est prêt, au soir de sa vie, à faire le coup de feu sur une barricade de Saint-Pétersbourg. Il rentre dans son pays en 1917, refuse le poste de ministre qu’on lui offre et meurt quatre ans plus tard. Les nombreux amis qui suivirent son cercueil seront liquidés dans les purges des années 1920.

Ce récit est à l’image de ce roman de Jules Verne, Michel Strogoff, écrit à la même époque avec comme décor les steppes sibériennes. Le récit que fait Kropotkine de sa relation avec le tsar est difficilement compréhensible. Pour s’en approcher, il faudrait lire le formidable roman estonien de Jaan Kross Le fou du tsar (1) qui éclaire le lien mystique qui reliait ce souverain à ses sujets ; relation si particulière que la rupture avait des conséquences radicales pour celui qui la provoquait. Pour comprendre la société russe de cette époque, il faudrait également relire Les nouvelles de Pétersbourg, de ce romancier inspiré et désespéré que fut Nicolas Gogol.

Les Mémoires d’un révolté peuvent apparaître à première vue comme un autre roman russe écrit lors de cette période qui vit éclore dans ce pays des auteurs gigantesques comme Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï, Tourgueniev et bien d’autres artistes. Mais ce n’est pas seulement cela.
L’autre façon de lire ces Mémoires, c’est de les considérer comme le récit d’un parcours vers la justice. C’est dans cette optique que les Mémoires de Kropotkine prennent toute leur importance. Ce prince eut ainsi une influence dans des milieux qui n’avaient que peu à faire ensemble. Il a écrit à la fois dans des revues scientifiques comme la célèbre Nature (2) et dans des journaux anarchistes militants. De même, il a prononcé nombre de conférences tant dans les milieux culturels que révolutionnaires sans jamais abdiquer de ses convictions libertaires. Ce qui l’empêcha de devenir membre de la Société royale britannique de géographie car elle était sous le patronage de la reine Victoria ; et il ne pouvait accepter de faire allégeance à un souverain quel qu’il soit.

Kropotkine, c’est aussi un personnage que les anarchistes chérissent depuis plus de cent ans malgré quelques grands désaccords. Ainsi, a-t-il été à l’origine d’une fracture importante dans le camp anarchiste au moment de la guerre de 1914. Nous reviendrons plus loin sur les raisons de cette fracture.

Moins de cent ans après la Révolution française de 1789, il écrit La grande révolution (3) où il expose entre autres les résultats de ses recherches sur les autonomies paysannes mises à mal par les forces jacobines centralisatrices.

Dans trois domaines au moins, ce prince révolté a élaboré une pensée qui, aujourd’hui encore, reste une référence. Avec La conquête du pain (4), il imagine une société future où vivre libre serait possible. Avec La morale anarchiste, il explore les possibilités d’établir des relations entre les gens sur d’autres bases que la culpabilité et le respect de la force. Enfin avec L’entraide, un facteur de l’évolution (5), il aborde un aspect négligé des théories darwiniennes sur l’évolution des espèces, bien loin de la « lutte pour la vie ».

Kropotkine et la révolution en actes

Quand Kropotkine travaille à l’écriture de La conquête du pain, le sentiment d’être à la veille de « la » révolution est partagé par beaucoup. Élisée Reclus (6), dans la préface de ce livre, parle d’une « imminente révolution, de la révolution qui s’annonce, d’une révolution qui tiendra plus que ses promesses ». Dans ce livre, qu’il serait imprudent de séparer d’avec Champs, usines et ateliers (7), l’auteur répond à la question qui se pose encore maintenant : la révolution, bien sûr, mais comment fait-on après ?

D’emblée, Kropotkine avance que la première tâche révolutionnaire est la prise en main, la récupération des biens alimentaires afin que dès le lendemain plus personne n’ait faim. Il va ensuite réfléchir à une nouvelle organisation de l’économie. Pour cela, Kropotkine, à partir des outils qu’il a développés au cours de sa carrière scientifique, avance un certains nombre de thèmes. Il affirme d’abord que l’humanité est riche, ce qui au fond semble évident. La misère qui est tout aussi évidente vient du fait que « tout a été accaparé par quelques-uns dans le cours de cette longue histoire de pillage, d’exodes, de guerres, d’ignorance et d’oppression, que l’humanité a vécue ».

Pour lui, une partie de la solution gît dans « ces millions d’esclaves en fer que nous appelons machines et qui rabotent, scient, tissent et filent pour nous, qui décomposent et recomposent la matière première, et font les merveilles de notre époque » ; que certains se sont accaparés. Pour l’auteur, dans ces deux ouvrages, la science comme la technologie, dégagées de l’obligation de produire de la richesse pour quelques-uns, contiennent tout ce qu’il faut pour permettre à l’humanité de vivre avec un minimum d’effort :
« La solution rationnelle serait une société où les hommes, grâce au travail de leurs mains et de leur intelligence, et avec l’aide des machines déjà inventées et de celles qui le seront demain, créeraient eux-mêmes toutes les richesses imaginables. (8) »

Nous voyons bien en quoi cette vision fut prémonitoire de notre situation actuelle où toute une industrie hautement spécialisée produit des objets que nous n’aurions pu imaginer il y a une dizaine d’années. Je ne résiste pas à l’envie de citer un passage de La conquête du pain illustrant ce propos et montrant à quel point pour notre auteur fut un innovateur :
« Laver la vaisselle ! Où trouverait-on une ménagère qui n’ait pas ce travail en horreur ? Travail long et sale à la fois, et qui se fait encore le plus souvent à la main, uniquement parce que le travail de l’esclave domestique ne compte pas. En Amérique, on a mieux trouvé. Il y a déjà un certain nombre de villes dans lesquelles l’eau chaude est envoyée à domicile, tout comme l’eau froide chez nous. Dans ces conditions, le problème était d’une grande simplicité, et une femme, Mme Cockrane, l’a résolu. Sa machine lave vingt douzaines d’assiettes ou de plats, les essuie et les sèche en moins de trois minutes. Une usine de l’Illinois fabrique ces machines, qui se vendent à un prix accessible aux ménages moyens. »

Cet exemple montre un homme tout à la fois informé et visionnaire. D’autre part, il apparaît que « dans La cité dans l’histoire, Lewis Mumford (9) crédite Kropotkine d’avoir le premier établi que l’électricité mettrait l’homme à l’abri de l’influence néfaste de l’industrie machinique et le réacclimaterait à un mode de vie communautaire (10) ».
Tout l’effort de Kropotkine est dirigé vers la possibilité de mettre à la disposition des militants des outils qui leur permettront de construire une autre société plutôt que de leur faire comprendre comment le capital fonctionne. C’est pour cela que ces livres-là, en particulier, seront aussi populaires en Espagne, avant et au moment de la Révolution. Ce qu’il préconise n’a pas de sens, et il le répète sans cesse, en dehors de l’entraide généralisée. Elle-même n’étant pas possible sans une autre morale, sans une autre éthique, sans une autre façon de se comporter, qu’elle soit acquise ou à mettre en œuvre.

Kropotkine et sa Morale

Peu de temps avant de mourir, il écrivait à un ami : « Je travaille avec ardeur à ma Morale ». C’est dire à quel point cette question lui tenait à cœur. Il s’agissait pour lui de comprendre les raisons profondes qui lui avaient fait prendre parti pour la justice sociale. André Bernard, dans un livre à paraître, pose la question en ces termes : « Pourquoi être altruiste et généreux plutôt qu’égoïste ? Pourquoi la morale ? Quels sont les fondements d’une morale sans croyances métaphysiques, sans Dieu ? (11). » Ne croyant pas en Dieu, Kropotkine doit chercher ailleurs les fondements d’une éthique prônant l’altruisme. Il va d’abord se dégager des pièges de la morale traditionnelle chrétienne ou autre qui vise essentiellement à conserver les principes de base du fonctionnement de la société actuelle. Puis il va chercher chez les anciens et dans la nature les raisons d’avoir un comportement solidaire. Il l’exprime ainsi :
« La moralité qui se dégage de l’observation de tout l’ensemble du règne animal, supérieure de beaucoup à la précédente, peut se résumer ainsi : “ Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent dans les mêmes circonstances.” »

Il inverse ainsi la justification traditionnelle qui veut que la fin justifie les moyens. Il semble que la deuxième partie du travail que Kropotkine a accompli sur ce sujet, à la fin de sa vie, se soit perdu dans les archives de la police politique soviétique. Espérons qu’elle ressurgira à l’occasion du travail d’historiens habilités à y mener des recherches. Il nous en reste la première partie, L’éthique parue en 1922 et rééditée aux Editions Stock en 1979.. . L’opuscule rédigé à destination des militants intitulé La morale anarchiste qui se termine avec cette exhortation :
Terminons avec cette exhortation située à la fin de ‘opuscule destiné aux militants : « Sème la vie autour de toi. Remarque que tromper, mentir, intriguer, ruser, c’est t’avilir, te rapetisser, te reconnaître faible d’avance, faire comme l’esclave du harem qui se sent inférieur à son maître. Fais-le si cela te plaît, mais alors sache d’avance que l’humanité te considérera petit, mesquin, faible, et te traitera en conséquence. Ne voyant pas ta force, elle te traitera comme un être qui mérite la compassion − de la compassion seulement. Ne t’en prends pas à l’humanité, si toi-même tu paralyses ainsi ta force d’action. »
Cette morale implique l’entraide entre les individus, ce sera le thème du plus important de ses livres scientifiques.

Kropotkine et l’Entraide

Contemporain de notre auteur, Charles Darwin était revenu d’un tour du monde au cours duquel il avait amassé un grand nombre de données qui allaient lui permettre d’élaborer ses théories sur l’évolution des espèces. De longues années passent avant la publication en 1859 de L’origine des espèces. Le titre complet contient ceci : « la préservation des races les meilleures dans la lutte pour la vie », concept qui va faire florès justifiant pour beaucoup le droit du plus fort.
À l’occasion du deux centième anniversaire de la naissance de Darwin, la revue Réfractions (12) a publié un numéro consacré aux travaux de Kropotkine sur le sujet. Un des auteurs, Pierre Jouventin (13), retrace l’impact des travaux de Darwin sur la pensée révolutionnaire (14). Il avance que « l’évolution a bien fait avancer les choses mais il est tabou, […] d’en tirer toutes les conséquences ».

Le prince russe comme son ami le géographe français Reclus vont chercher « dans la biologie une autre force de la nature que la compétition ». Ce faisant, ils vont mettre au jour l’autre projet de Darwin, c’est-à-dire une réflexion sur les limites naturelles à la surpopulation dans le froid hivernal. Pour Kropotkine qui avait effectué ses recherches à des latitudes extrêmes, c’était l’entraide qui dominait dans ces régions où les refuges sont rares. Il faut toujours se souvenir que notre auteur est un chercheur de renom qui assoit sa réflexion politique sur des preuves scientifique.

Pablo Servigne, biologiste spécialisé dans l’étude des fourmis, écrit dans la même revue :
« Les livres scientifiques sur l’entraide se comptent en centaines, voire en milliers, les études scientifiques en dizaines de milliers et les articles de diffusion scientifique ne se comptent plus. »
Ce qui est l’illustration de l’exactitude de l’intuition de Kropotkine. Cependant Servigne ajoute :
« Dites que la nature humaine est égoïste, et cela semble couler de source ; dites que l’humain est par nature altruiste, on vous prendra pour un naïf. »

Ce que confirme dans un autre domaine ce débat autour de la « banalité du mal », qui tend à faire apparaître l’homme comme étant par essence le bourreau de son prochain.

Kropotkine un belliciste ?

Toute son œuvre a fait de lui une personne de référence pour la théorie anarchiste. Pourtant, sa position dans le conflit mondial qui débute en 1914 en a dérouté plus d’un. À ce moment, une rupture se fit entre le grand penseur et nombre de militants, fracture qui ne s’effacera pas. À contre-courant des tendances antimilitaristes traditionnelles du mouvement anarchiste qui voient dans cette guerre un affrontement entre puissances étatiques dans lequel le mouvement ouvrier n’avait rien à faire, Kropotkine, lui, appelle à l’union sacrée contre l’Allemagne. Il voit dans l’Empire allemand une menace contre les démocraties.
Hem Day (1902-1969), anarchiste belge pacifiste connu, parle à ce propos de « romantisme révolutionnaire », ce qui dans ce cas est faux. L’anti-germanisme professé à cette occasion par Kropotkine remonte à fort loin. Il s’agit de l’influence allemande sur l’évolution dictatoriale de la Russie au début du XVIIIe siècle.

Bakounine dans L’empire knouto-germanique avait déjà dénoncé l’importance prise par le modèle prussien dans la réorganisation de l’empire russe par le tsar Pierre le Grand. La position de Kropotkine sera rendue publique en 1916 dans un Manifeste dit des « seize » qui répondait à celui des antimilitaristes intitulé l’internationale anarchiste et la guerre. La rupture était consommée. Le grand théoricien lorsqu’il rentrera dans son pays fin 1917 pâtira du désintérêt des militants russes, tous farouchement opposés à la continuation du conflit.
Il faudra son opposition sans faille au système totalitaire léniniste qui se met en place pour que Piotr Alekseïevitch Kropotkine retrouve la place qui lui est due, celle d’un penseur libertaire incontournable.

- 1. Robert Laffont, Paris, 1989.
- 2. Nature est « la » revue scientifique généraliste de référence.
- 3. Éditions du Sextant, Paris, 2011.
- 4. Éditions du Sextant, Paris, 2006.
- 5. Éditions du Sextant, Paris, 2006.
- 6. À plusieurs reprises, il sera question de personnes connues du milieu anarchiste. Afin de ne pas alourdir le texte, le lecteur non averti trouvera en fin de cette présentation un court chapitre contenant des biographies succinctes qui leur seront consacrées.
- 7. Le titre complet est : Champs, usines et ateliers ou l’industrie combinée avec l’agriculture et le travail cérébral avec le travail manuel, paru en 1910 aux éditions Stock.
- 8. Conclusion de Champs, usines et ateliers.
- 9. Lewis Mumford (1895-1990) est un historien américain, spécialisé dans l’histoire de la technologie et de la science, ainsi que dans l’histoire de l’urbanisme.
- 10. James W. Carey (théoricien américain des médias) : McLuhan : généalogie et descendance d’un paradigme in revue Quaderni, 1998.
- 11. Chroniques radiophoniques d’Achaïra, une radio alternative girondine avec une séquence libertaire.
- 12. Revue de recherches et d’expressions anarchistes. « L’entraide un facteur de révolutions », n° 23, automne 2009.
- 13. Scientifique (CNRS) spécialisé dans l’étude du comportement animal.
- 14. « Kropotkine, fondateur de la gauche darwinienne », p. 65.


Forum
Répondre à cet article


Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.13