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Strasbourg Alternative, un essai d’analyse d’une participation à des élections municipales
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Travail effectué au cours d’études d’histoire (vers 1990)

Essai d’application à une expérience politique de quelques outils d’analyse psychosociologiques.

Pour faire cette étude il fallait choisir un sujet parmi tant d’autres. Cela n’a pas été aisé. Cela aurait put être un sujet plus ou moins abstrait, ce n’est pas le cas. Il s’agit de la dissection d’un moment vécu. Ce genre d’étude peut faire ressortir amertume et insatisfaction, et c’est parce que ces deux sentiments sont préexistant que ce sujet a été choisi.
Il s’agit donc d’une tentative originale d’action politique lors des élections municipales de 1989 à Strasbourg. La définition que donne Moscovici de la psychologie sociale est la grille d’étude la mieux adaptée à ce sujet. Idéologie et communication subdivisée en genèse structure et fonction, voilà ce qui va permettre de comprendre un peu mieux ce qui s’est passé.

Avant d’aborder ces deux parties il faudra présenter les acteurs, leurs motivations et expliquer les raisons de leur présence à ce moment là, à cet endroit précis.

Avant que le groupe ne se mette réellement à fonctionner, des textes ont circulé dans un milieu de gens qui s’étaient sentis concernés par la victoire de la gauche aux élections présidentielles et législatives, mais n’avaient pas été reconnues pour autant. Se faisait jour le besoin d’une autre politique. Parmi ceux qui se sont alors rassemblés, il y avait des militants politiques d’avant 1968 qui avaient presque tous décrochés, des militants des années soixante dix qui continuaient vaille que vaille et des nouveaux arrivants. Il y avait ceux qui avaient connus, subis, accepté la critique du militantisme de Mai 68. Ils en étaient revenus insatisfaits. Pour d’autres cette critique était nulle et non avenue, objet de railleries diverses et pour la plupart des nouveaux elle était complètement méconnue.

C’est donc un ensemble hétérogène, avec chacun une histoire et des préoccupations quotidiennes bien différentes les unes des autres, qui vont essayer en se rassemblent de dire une nouvelle politique à l’occasion des élections municipales. Ce groupe prendra le nom de Strasbourg Alternative. Le propre d’un groupe politique, c’est d’ouvrir sous une forme ou une autre un discours, un programme, un drapeau. On appelle cela l’idéologie. Dans le cas présent nous allons essayer de dégager l’origine de cette idéologie, comprendre sa construction et vois comment elle fonctionne.

Pour S.A. la situation n’est pas simple, car il s’agit d’un regroupement de personnes mues par une envie de faire et non par un discours. Il faut donc dégager dans un premier temps les différents courants. Le moment historique est à prendre en considération car il implique une attitude particulière.

L’idéologie est très rarement la production propre d’un groupe donné. Elle a au moins deux sortes d’origine, l’une est réduite à un groupe précédent ou à des théoriciens précis et reconnaissables. L’autre origine est la société tout entière, qui entoure le groupe en question. Le plus souvent il y a mélange des deux, l’un venant nourrir l’autre et réciproquement. Depuis quelques années les références traditionnelles ont disparu de notre paysage politique/ Parle de Marx, Lénine, Mao ou Bakounine, brandir les termes de prolétariat, de luttes de classes c’est prendre le risque de paraître « ringard ». Si ces références ont disparu cela ne signifie pas qu’elles ne sont plus mais qu’elles sont devenu floues, elles se sont cachées, dissimulées. En étudiant le discours que tiennent les membres de S.A. sur eux-mêmes et sur ce qu’ils font nous allons tenter de dégager la structure de cette idéologie cachée. Ce qui frappe en premier c’est l’absence de discours codé. Il n‘y a pas de langue de bois. C’est la conséquence du discrédit dans lequel sont tombées les grandes idéologies. Cette situation arrange certains qui prennent cela pour une libération de la parole. Elle en dérange d’autres qui s’y plient par nécessité.

Le langage employé fait l’économie des références rituelles, il est devenu utilitaire, les enjeux sont désignés : un siège au conseil municipal. Il est concret : c’est l’étude des projets, de la plateforme, des moyens pour arriver au résultat. C’est à ce moment qu’apparaît la référence qui sera admise par tous : le modèle allemand. Quelles sont les bases de cette référence ? Une connaissance livresque, médiatique (les succès récents aux élections) et des rencontres au cours de meetings, manifestations, congrès. Nous pouvons qualifier cela de connaissances idéologiques. Cette référence admise entraîne deux attitudes.

L’une va affirmer la nécessité de construire des structures concrètes alternative telles que banque parallèles, réseaux d’échange de travail ou de marchandises, l’autre insistera sur la mise au point d’une plateforme revendicative, du développement d’une structure plus traditionnelle de type parti.

Ces deux attitudes que tout semble opposer relèvent pourtant d’une même attitude volontariste. Confrontée à l’échéance, la tendance « alternatives concrètes » ne pourra pas se développer et disparaîtra, l’action militante traditionnelle se réclamant des alternatifs allemands elle aussi, réussira à s’imposer. La confrontation des deux problématiques sera l’occasion d’une production permanente d’un discours unificateur réaliste. Il importe que personne ne parte avant les élections. La cheville ouvrière de ce processus d’unification, le principal acteur de ce discours est un militant expérimenté qui va, au cours de chaque réunion, prendre la parole et dans un long discours reprendre les arguments des uns et des autres, en faire la synthèse pour permettre à la fois de gommer les antagonismes et faire de telle sorte que chacun se reconnaisse dans le projet commun.

Cette idéologie floue vise à créer une conformité de pensée et d’action. Quiconque s’oppose, ne pouvant le faire sur la totalité du discours, est rejeté sur les marges du groupe et est mis devant la situation suivante, se fondre, se conformer ou disparaitre. Il n’y aura pas dans S.A. d’exclusion mais seulement des départs volontaires.

Lorsque ce procès d’unification est bien engagé, des informations sont publiées vers l’extérieur, bulletin photocopiés visant à se faire connaître par les autres groupes qui entourent S.A. .Il s’agit de communiquer avec l’extérieur. C’est pour le groupe une nécessité vitale./ Le discours qui s’est forgé à l’intérieur du groupe va enfin réellement exister. La communication qui s’établit alors est porteuse de cette idéologie dont nous venons de décrire l’origine, la structure et la fonction. Il y a une multitude de formes de communication. Elles sont plus ou moins spécifiques selon les époques, plus ou moins évidentes selon les situations. Pour un groupe politique, communiquer est d’une importance primordiale. Si cela est le cas pour tout un chacun, l’autiste et son silence n’y échappe pas, pour un groupe politique c’est la preuve même de son existence.

Les bases profondes de la communication, comment elle s’articule et enfin son rôle dans la vie du groupe, c’est tout cela que nous allons maintenant aborder.

L’extraordinaire disproportion ente l’émetteur-groupe et le récepteur-monde ne peut qu’être étonnante. Quel est le moteur qui rend possible cette émission. Nous retrouvons ici l’idéologie sous sa forme mystique. C’est la a foi en le message, dont le groupe se croit dépositaire, qui le fait prendre ce risque énorme pour lui c’est-à-dire de ne pas être entendu donc de mourir. C’est aussi l’espérance non avouée de recommencer ce qui a été fait par d’autres. Les douze disciples de Jésus conquirent l’Empire romain, référence toujours valable pour les groupes religieux. Les groupes politiques gauchistes se référent quant à eux plus volontiers à Zimmerwald, cette réunion clandestine dans les Alpes suisses. C’était pendant la Grande Guerre, à son début, Lénine et Trotski y assistèrent.

Pour communiquer, S.A. va reproduire la façon classique que les groupes issus de cette tradition utilisèrent depuis plus de cinquante ans. Personne ne parlera de communication, mot suspect de modernisme, chacun utilisera celui d’action, plus noble. L’utilisation de ce terme a un avantage important, la valeur ajoutée est essentiellement qualitative. La part prise par chacun dans l’action est l’aune à laquelle les membres du groupe sont jugés.
La communication-action a une structure très précise. Ses différentes parties peuvent se combiner d’un grand nombre de façons. Nous étudierons la plus courante à l’œuvre dans le contexte actuel. La combinaison de base est celle-ci : tracts, affiche, meeting. Chaque partie entraînant l’autre.

Il apparaît très rapidement que ce qui compte, c’est plus l’acte que le message. Il y a des lieux consacrés pour la distribution de tracts. La présence en ces endroits vaut déclaration d’existence. Il y a aussi une identification du distributeur aux gens qui se retrouvent dans les queues de Resto-U, de cinéma ou sur le parvis de la Fnac.

Pour l’affichage, la situation se colore d’illégalisme. Il y a organisation, distribution de matériel, de secteurs géographiques. Cela se passe la nuit, attention aux rondes de police ou aux coups de main des militants de bord opposés.

Ces actions sont couronnées par la manifestation. Ce moment fort relève selon les moments tout à la fois d’une procession religieuse, d’une partie de campagne et du dernier endroit où l’on cause. Pour le meeting qui lui fait pendant, il s’agit d’une cérémonie religieuse où l’on demande la participation des assistants après le prêche d’ouverture. Faire ce genre de constatation ne relève pas du mauvais esprit ou de l’ironie facile mais fait apparaitre des formes primaires d’action qui ont fortement marqué la mémoire collective de notre société.

Ces actions ont lieu dans des contextes précis. Il y en a trois principaux : la période électorale, la situation de répression, l’appel à la solidarité. Ce sont ces moments là qui donnent au groupe une sorte de légitimité aux yeux de l’extérieur. En dehors de ces moments que faire ? Dans des groupes organisés au niveau national, les périodes de creux sont mises à profit pour la réflexion, la théorisation. Pour le groupe S.A. sans relation horizontale ou verticale, il fallait trouver autre chose. Il créa une situation de répression. Il se lança dans des projets de presse, dépenser plus qu’il n’en avait les moyens, d’en appeler à la solidarité financière. Le triptyque tracts-affiches-meeting pouvait fonctionner à nouveau.

Au-delà de l’attitude idéologique : apporter un message au monde, cette communication a une fonction essentielle, la reconnaissance par les autres groupes. Ce sont les autres groupes qui vont rentrer en contact avec SA qui se présentent aux assemblées, avec qui seront négociées des alliances ou des désistements. Cette reconnaissance vient de groupes de même nature, de même importance et dont les motivations se ressemblent.

A l’intérieur du groupe il y a lutte pour la maîtrise des moyens de communication, ceux qui contrôleront la fabrication des tracts, affiches, sont les mêmes qui ont réussi à imposer leur discours.
Dans S.A. la communication est à la fois affirmation idéologique, recherche de reconnaissance et maîtrise du pouvoir intérieur au groupe.

Faire le bilan de quelques mois d’action politique peut apparaître ambitieux et de courte vue puisque c’est le type même de travail qui implique une longue durée. Il y a pourtant, dans le cas qui nous intéresse, eut une sanction à cette action qui visait l’entrée au conseil municipal de Strasbourg. Le nombre insuffisant de voix a été un échec, donc pas d »’élu, mais le fait que le groupe le plus proche mais concurrent n’ait pas eu d’élu lui non plus, une voix de moins, a été pour le groupe dirigeant de S.A. une victoire, car entre les deux groupes pas d’entente avait été possible.

Le groupe S.A. s’est disloqué dans les semaines qui ont suivi le scrutin. La volonté affichée dès le début de faire une autre politique avait débouché dans la lutte pour un siège. Il n’ya pas eu d’exclusion, l’idéologie fabriquée dans le groupe et par le groupe était trop floue. Pour exclure il faut avoir soit des textes fondateurs soit une volonté de pureté extrême. Il n’y avait ni l’un ni l’autre. La défiance à l’égard de l’idéologie a duré jusqu’à la fin mais n’a put contrebalancer la main mise par un petit groupe sur les outils de communication. La vie du groupe s’est tout entière articulée autour de cette pratique. L’idéologisation des moyens de communication a complètement échappé à la critique. C’était en effet à la fin la seule chose, communique, qui tenait le groupe ensemble.

Il y a eu d’autres oppositions qui n’ont pas été étudiées ici. Celle entre les tenants de l’action cachée et ceux pour qui la lutte prolongée prime tout. La vie familiale et individuelle a joué un rôle aussi, il y avait ceux pour qui la militance jouait un rôle essentiel dans leur vie et ceux pour lesquels elle n’était qu’une chose en plus.

Cette action politique a-t-elle été aussi originale qu’elle le proclamait au début. Certes pas. Le résultat montre que S.A. s’est conduit comme tout autre groupe. Deux questions se posent néanmoins. Pour quoi les individus présents dans ce groupe et qui avaient une autre vision des choses ont-ils été incapable de l’imposer et enfin y a-t-il une autre façon de faire de la politique ?

P.S.


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