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Article paru dans Éloge de la passe, changer le sport pour changer le monde aux Editions Libertaires 2012

Ton pied se lève, se pose dans une anfractuosité, s’y accroche. Tu t’appuies dessus de tout ton poids et tu t’élèves. Ta main saisit une réglette. Tu t’équilibres. Ton autre pied, qui était dans le vide, cherche un nouvel appui, le trouve. Ton autre main est comme aimantée par un trou où deux de tes doigts peuvent se glisser. Hop, ça y est, tu as quitté le plancher des vaches ! Derrière toi la corde se tend, tu la tires, tu l’accroches à un point, ring, spit, ou piton, peu importe. Et tu recommences plus haut.

La pierre est chaude, puis plus fraîche. Tu es entré dans une cheminée, tu es à l’ombre, puis retour vers le soleil. Le pas suivant mène ton nez dans un bouquet de romarin. L’odeur t’emporte. Elle fait remonter en toi des souvenirs. Et ta corde suit. Après quelques points, tu t’arrêtes, tu t’accroches, tu souffles et tu cries « Relais ! » très fort. Venant de plus bas, le cri « Corde libre ! » monte vers toi. Tu étais seul. Tu n’es plus seul. Tu faisais corps avec le rocher. Lui seul existait. Lui avec ses secrets, ses recoins, ses écailles, son parcours inconnu était ton partenaire. Une fois au relais, ton autre partenaire, lui ou elle, revient dans le jeu. Tu te souviens alors que tu as confié ta vie à un autre toi-même. C’est à elle ou lui de monter à présent. Tu vas lui donner ton assurance, tu vas l’aider à passer cet endroit difficile où tu as galéré pendant cinq bonnes minutes. Cet endroit que tu sais, une fois arrivé, avoir été le « crux » de la voie, l’endroit le plus difficile. Lentement tu tires la corde, passée dans une plaquette, suivant ainsi la progression de ton second.

Quel plaisir de voir son visage apparaître sous tes pieds ! Il ou elle grogne « C’était pas évident ». Vous savez tous les deux de quel endroit il s’agit. Maintenant le second va passer le premier. Tu resteras en bas, faisant filer la corde avec sécurité. Tu es devenu le second. Tout est bien.

Alors son pied se lève, se pose dans une anfractuosité, s’y accroche. Il ou elle s’appuie dessus de tout son poids et s’élève. Sa main saisit une réglette, son corps s’équilibre, son autre pied, qui était dans le vide, cherche un nouvel appui, le trouve pendant que son autre main, comme aimantée par un trou, y glisse deux de ses doigts. Hop ! Ça y est, il ou elle t’a quitté et disparaît au-dessus de ta tête. La corde se tend, tu assures tout en la laissant filer. C’est une nouvelle longueur.

Vous êtes seuls sur le rocher, avec le rocher. Parfois il arrive qu’un oiseau de proie ou une hirondelle vienne voir ce que vous fabriquez, collés sur la pierre, alors qu’il est si facile de voler. Peu importe pour vous, le plaisir de la grimpe est entier, avec les oiseaux, les insectes, le brin d’herbe, les buissons et parfois un arbre qui pointe solitaire au-dessus de vos têtes. Au bout d’une, deux, trois ou plus, longueurs, il faudra redescendre. Vous le savez. Une fois en bas, vous lèverez la tête tous les deux, sans tristesse, juste le regret de ne pas avoir posé le pied là où il fallait, de ne pas avoir fait le geste élégant que vous auriez voulu faire, mais la prochaine fois… Pendant un moment, une heure ou plus, vous avez été libres, ensemble.

L’escalade, un sport ?

Dans les années 1980 l’escalade a été à la mode. Ce fut la période Edlinger, le « grimpeur à mains nues ». Les alpinistes ont regardé ce phénomène avec une certaine distance. Cela pouvait apparaître comme un dérivé de leur « sport ». Effectuer la fin d’une course de montagne, accéder au sommet sans tout ce qui précédait avait de quoi en révulser plus d’un. Puis, le temps aidant, l’escalade, la grimpe, a gagné ses quartiers de noblesse. La montagne semble être arrivée à portée des mains et des pieds partout par la grâce des murs d’escalade, ces lieux d’aventure sur quelques mètres verticaux, artificiels et en ville.

Tout le monde peut grimper. Il suffit de voir un enfant devant un rocher un peu plus grand que lui, s’il y a des prises, hop, il est en haut et ses parents de se récrier, effrayés. La descente est plus compliquée. Tout le monde peut grimper, certes, enfin pas vraiment. J’ai beaucoup initié d’ami.e.s à l’escalade et j’ai toujours remarqué que, si pour grimper il n’y avait pas de problème, la descente, elle, est presque à chaque fois l’occasion de minidrames. L’escalade est comme tous les sports, il faut apprendre. Mais, au fond, est-elle réellement un sport ?

Qu’est-ce qu’un sport ? Une activité physique, certes, mais plus que cela. Un sport comporte des règles que l’on se doit de respecter. Beaucoup des activités physiques que recouvre ce terme ont un dénominateur commun qui les rend particulièrement attirants. Il s’agit de la compétition. Quel intérêt aurait le football s’il ne s’agissait de marquer des buts, de rentrer le ballon dans les cages de l’adversaire ? Battre l’autre est une constante du sport. Les championnats de ci ou de ça rassemblent les foules. Depuis fort longtemps, les Jeux sont un succédané à la guerre. Sous leurs formes de Jeux olympiques nés au VIIIe siècle avant notre ère ou Panathénées deux ou trois siècles plus tard pour la seule ville-cité que fut Athènes, puis de nouveau d’actualité deux décennies avant la grande boucherie de 1914-1918, ils sont censés remplacer les affrontements guerriers. Rythmant l’année sportive, saison après saison, les aficionados de tel ou tel sport s’excitent. Les sports prolétaires tel le football rassemblent des spectateurs qui parfois en décousent à la fin du match. Les sports aristocratiques comme le tennis ou le rugby ne tolèrent pas de pareils débordements. Et l’escalade ?

La situation est là bien particulière. Contrairement aux autres activités sportives, elle est une pratique née dans la montagne. Sa descente dans la plaine par le biais de club locaux puis d’entrepreneurs privés, tous créateurs de murs d’escalade, lui a fait perdre, pour partie, cette espèce de mystique si particulière qui est celle de l’activité gratuite. Pas seulement parce que l’on peut grimper partout où il y a un bout de rocher, mais aussi et surtout parce que cela ne sert à rien. Pourquoi monter là-haut puisqu’il faut en redescendre ? Quel est le dénominateur commun de toutes les activités de montagne, que l’on soit doué ou pas, en pleine possession de ses moyens physiques, seul ou en groupe, hardi ou prudent ? C’est le plaisir. Qu’en reste-t-il une fois en plaine ?

Les montagnards en vacances, de retour au boulot, une fois rentrés dans leur club, poussés par leur envie de continuer à grimper et de partager cela avec d’autres, s’organisèrent pour créer ces fameux murs aux prises multicolores et de formes si diverses. Cela coûte de l’argent. L’installation, certes, l’entretien aussi, et les assurances accident sont indispensables pour ne pas voir des familles se retourner contre les clubs en cas d’ennui. Pour faire face à tout cela, pour faciliter les paperasses, pour avoir les autorisations, pour avoir des subventions, enfin pour être reconnu, le passage par le ministère de la Jeunesse et des Sports était inévitable. Le plaisir de grimper est bien respectable, mais l’État ne peut s’engager à reconnaître, financer le seul plaisir, autrement où irait-on ? Il fallait pour ces clubs passer sous les fourches Caudines de la compétition. Ce qui fut fait. Les clubs de grimpe, rassemblés dans deux grands ensembles pour la plupart, la Fédération française de la montagne et de l’escalade (FFME) et le Club alpin, ennemis fratricides, organisèrent en interne comme en externe, localement comme nationalement puis internationalement, des championnats d’escalade. Les règles d’affrontement s’affinèrent au cours des années. Par ailleurs, l’encadrement de ces activités nécessita une formation particulière. Les guides de haute montagne n’étant pas assez nombreux, d’une part, et, d’autre part, essentiellement localisés dans les parties montagneuses du pays, un diplôme d’État fut mis en place, permettant d’avoir un encadrement certifié, donc responsable en cas d’accident.

Mais qu’était-il advenu du plaisir, du geste gratuit, du risque encouru ? Il existe encore dans ces clubs et ces salles privées d’escalade, car l’ambivalence y règne en maître. Puisqu’il fallait en passer par là, soit. Comme dans une voie particulièrement difficile, sur un rocher rebelle, un point « d’artif » peut être nécessaire sans pour autant dévaloriser la valeur du passage. Le moniteur, nanti de son D.E. comme le grimpeur lambda moyen, n’aura souvent comme envie que de retourner en montagne, le beau temps revenu, pour exécuter ce changement de pied, cette lolotte interne essayée de multiples fois sur le mur de la salle. Pour la plupart des grimpeurs et grimpeuses en salle, le grand jour est la sortie organisée sur le rocher.

Tu avais vu des taches de couleur sur une falaise. Tu avais suivi une sente à moitié enfouie dans les buissons. Un petit groupe était là presque tous assis par terre, le dos contre la paroi. Ils semblaient écouter intensivement un homme qui leur faisait face. Il leur donnait des consignes, d’une voix toute douce mais impérative. Il faut faire ci, il faut faire comme ça, disait-il. Manifestement cela ne souffrait aucune contestation. Les choses semblaient si simples. Ceux qui étaient assis débutaient, pas très à l’aise. Leur interlocuteur, tranquille, avait nombre de voies derrière lui. C’est comme cela que tout a commencé pour toi.

L’apprentissage et la philosophie

Si chacun, chacune, sait grimper, un mètre de haut, deux mètres, d’accord, après trois mètres les choses se gâtent. Le risque de tomber est grand, si grand que le grimpeur débutant risque de tomber et, en fait, il tombe. Il tombera à chaque fois s’il n’est pas assuré. Il ne s’agit pas là d’avoir dans sa poche un bout de papier dûment validé, mais d’être attaché au bout d’une corde. En soi cela ne suffit pas s’il n’y a pas quelqu’un à l’autre bout qui contrôle la corde. C’est là que tout se joue. C’est là que l’escalade cesse d’être un sport comme un autre. Il est possible de taper seul dans un ballon, de jouer au tennis contre un mur, de courir en solitaire. Grimper seul, sauf si l’on est très fort et suicidaire, n’est pas possible. Il faut être une paire. C’est un sport qui implique une solidarité totale, une confiance sans limite de celui qui grimpe en celui qui est resté au sol, comme un respect total de ce dernier envers celui qui grimpe. Il y a plusieurs façons d’apprendre à grimper. Il existe dans chaque club des enseignements pour cela. Il existe aussi des professionnels de la montagne qui se sont attachés à multiplier les possibilités de formation. Je ne connais pas de statistiques à ce propos, mais ma pratique me convainc que la transmission de la grimpe se fait le plus souvent d’amateur à amateur. Cette façon de faire est particulière parce que c’est plus qu’une formation technique.

Il ne s’agit pas seulement d’apprendre à faire correctement son nœud de 8 ou son nœud de chaise c’est-à-dire attacher dans les règles son baudrier à la corde, ou inversement. Il s’agit de ne pas prendre de risque, ni de faire prendre des risques à son partenaire. Chaque règle de sécurité concerne la cordée, mais pas seulement. Dans beaucoup de sites, il y a de nombreuses cordées sur les parois, parfois sur les mêmes voies. La prise de risque, ou l’imprudence de l’un, peut avoir des conséquences sur l’autre. Une fois, au cours d’un rappel, c’est-à-dire alors que je descendais une voie le long de ma corde, j’ai rencontré une grimpeuse, en rappel elle aussi, qui était arrivée au bout de sa corde sans pouvoir s’accrocher quelque part au rocher. Que devais-je faire ? De fait j’étais solidaire. Pas seulement du fait de mes opinions philosophiques, mais juste parce qu’il y a des choses que l’on ne fait pas. À partir du moment où l’on grimpe, la solidarité est de rigueur avec les autres grimpeurs. C’est une règle héritée de la montagne. C’est plus qu’une règle, c’est une manière d’être. Cela implique aussi de jeter un œil sur la façon dont les cordées voisines s’équipent et d’intervenir si une des consignes de sécurité n’est pas respectée.

De loin tu entends la musique. Au milieu d’un pré un grand bloc de béton s’élance vers le ciel. Assis dans l’herbe, la tête tournée vers le ciel, des dizaines de garçons et de filles ont les yeux rivés vers ceux qui dansent de prise colorée en prise colorée vers le haut de ce mur. Des cris d’encouragement, des soupirs de défaite, des peurs de chute, tout s’exprime noyé dans les applaudissements qui surgissent çà et là. C’est un championnat d’escalade qui réunit les meilleurs grimpeurs du pays, mais cela ne motive pas les foules. Parfois c’est sur une structure artificielle posée sur une place que les grimpeurs concourent. Assis dans un coin, tu remarques quelques spectateurs avec une corde sur l’épaule. Dans leurs regards à la fois intéressés et désabusés il y a des restes de la voie qu’ils viennent de parcourir dans la montagne alentour. Demain ils repartiront dans le silence, loin des applaudissements.

Les records et la réalité

Quand un match de football est terminé, le vainqueur est celui qui a marqué le plus de buts. À skis, le plus fort est celui qui a fait le meilleur temps. Dans tous les sports que je connais le décompte, nombre de buts ou de coups marqués, est exact, scientifiquement parlant. Il est frappant de voir l’influence des moyens de mesure de plus en plus sophistiqués sur les compétitions. À quoi cela rime-t-il de gagner parce que l’on est de deux ou trois centièmes plus rapide que le second ? Qu’en est-il pour les championnats d’escalade ? Si l’on peut calculer la vitesse mise pour « faire » une voie, il est déjà plus difficile d’indiquer scientifiquement sa difficulté. Les cotations, c’est-à-dire le degré de difficulté d’une voie, sont indiqués sur une échelle entre 1 et… aujourd’hui 9. L’escalade commence à partir du 3. Les cotations supérieures sont ouvertes, tout comme la force des tremblements de terre. Qui décide de la difficulté d’une voie ? Il n’y a pas de comité central, de décideur étatique. Cela relève de la responsabilité de l’ouvreur, c’est-à-dire de celui qui le premier la parcourt et la « réclame ».

Ce qui veut dire qu’elle a peut être été ouverte avant. C’est aussi l’ouvreur qui lui donne un nom Mais cette cotation ne sera en fait admise qu’après répétition par d’autres grimpeurs.. Alors que, sur les murs d’escalade, les voies n’ont qu’une cotation, dans la nature elles sont baptisées, et très souvent de noms particulièrement curieux, dus selon les mauvaises langues à l’usage de substances hallucinogènes, une fois de retour au sol. Voici quelques exemples : on trouve les Écuries d’Augias au Kronthal, dans le Bas-Rhin ; Apparatchik’s Tripes et Cascades blues dans la vallée d’Ailefroide, dans les Hautes-Alpes ; Le Golot critique, Lucky Luke ou la Petite Émeline dans les Dentelles de Montmirail ; le Grand Parcours dans la montagne Sainte-Victoire, près d’Aix-en-Provence ; et beaucoup d’autres dans bien des sites en France. Un grimpeur nomade s’apercevra rapidement qu’un 5 ou un 6 dans tel endroit n’est pas aussi facile ou moins difficile ailleurs. Par ailleurs, la difficulté peut être cotée différemment si elle est à quelques mètres du sol ou sur une crête. Tout cela pour dire que ces informations fonctionnent à la fois au consensus et à la pratique. Le jugement sur une voie ne peut être émis et reçu que si la voie a été parcourue par l’émetteur.

Donc les champions d’escalade ne peuvent se réclamer de résultats scientifiques. Je ne pense même pas que cela leur traverse la tête. Par ailleurs, ces grimpeurs hors norme savent bien que le risque demeure. Leurs résultats ne sont pas des assurances contre la chute. Après avoir réussi un 8b, Patrick Edlinger chutera de 15 mètres dans une voie d’un degré moins difficile. En arrêt cardiaque, il est réanimé sur place. Le champion ne peut être que humble.

Il n’est pas rare, et tu l’as remarqué, de croiser des petits groupes de garçons et de filles drôlement habillés à la terrasse d’un café d’une petite ville au pied d’une montagne. Ils refont jusqu’à plus soif le récit de leur expédition de la journée. Par terre traînent corde et baudriers. Dans leurs yeux brille de mille feux cette vire sur laquelle ils se sont arrêtés pour regarder ensemble la vallée.

Un sport non sexiste, tolérant et gratuit

Il ne fait aucun doute qu’il y a moins de grimpeuses que de grimpeurs. C’est au moins ce qui découle de mon expérience. Mais je peux témoigner n’avoir jamais entendu d’injures machistes. Grimpeurs et grimpeuses sont avant tout des individus qui grimpent et qui sont solidaires. J’ai souvent éprouvé de l’admiration et de l’envie en regardant évoluer des filles sur les parois artificielles ou dans la nature. Leur légèreté, l’élégance de leurs gestes, l’absence de brutalité, la précision du placement de leurs pieds. Tout cela me remplit à la fois de plaisir et d’humilité, sachant mon incapacité à les imiter.
Cependant, c’est toujours l’expérience qui fait la différence. Il suffit de venir dans une salle d’escalade pour s’apercevoir que l’entraide est le maître mot des échanges. Encouragements, conseils, fusent tout au long des séances, parfois des applaudissements, souvent des commentaires techniques. Mais chacun est bien conscient que le pas suivant peut être fatal et la chute survenir.

L’escalade, c’est gratuit ! C’est vite dit ! Nul ne discutera le fait que grimper sans être équipé, c’est-à-dire sans avoir un baudrier, des chaussons, une corde et la quincaillerie qui va avec, est possible mais se révèle rapidement dangereux. Il est toujours possible d’emprunter de quoi ne pas être nu. S’il faut payer pour accéder aux murs, la nature est ouverte et libre. Ceux qui aiment l’aventure peuvent grimper en dehors des voies équipées, c’est-à-dire des voies dans lesquelles des points d’attache ont été installés. Il y a eu des tentatives de maires de petites localités montagneuses pour réguler la grimpe dans leur commune, car ils ne voulaient pas assumer les frais liés à une intervention toujours possible des secours en cas d’accident. Les équipements de la plupart des massifs ont été financés par des associations et parfois avec des crédits publics. Le travail nécessaire a été fourni le plus souvent bénévolement. Tout un chacun peut emprunter une de ces très nombreuses voies sans débourser un sou. Seuls sont payants les livres-guides des sites, ce que les habitués appellent topos. Mais au fond personne, au bas d’une voie, n’a jamais refusé à un grimpeur la consultation de son guide. Donc l’escalade, activité de montagne, est gratuite, tout comme l’alpinisme, la randonnée, à pied ou à skis. Mais la rançon est le risque.

Grimper, ce n’est pas tout. Il a aussi fallu que tu apprennes à crier. Ton partenaire, qu’il soit au-dessus de toi ou resté au relais, ne te voit plus. Seule la corde vous relie, et la voix. Il faut qu’elle porte malgré le vent et la distance. Alors tu cries quelques mots précis, pour qu’ils soient reconnus malgré tout.

La grimpe, un rituel

Ce risque est non seulement calculé, mais il est aussi encadré. Au cours de l’histoire de ce sport, la qualité du matériel utilisé a suivi l’évolution vers le haut des parcours de montagne. En même temps, le souci de la sécurité a suivi la pratique attirant toujours plus d’amateurs. Dans tous les clubs, dans tous les enseignements, le souci de sécurité est non seulement présent mais impératif. Il faut apprendre à grimper, certes, à bien poser ses pieds, à bien accrocher les prises comme à bien juger les difficultés, mais cela ne suffit pas. Il faut aussi apprendre à utiliser les outils de grimpe que sont les cordes, les baudriers et tout ce qui va avec. Les huit, les dégaines, les cordelettes, les mousquetons et autres coinceurs de toutes sortes, tous impliquent un apprentissage pour pouvoir être utilisés sans erreur afin de limiter les risques de chute. Puis il faut se rappeler la signification des mots, des consignes qui s’échangent d’une extrémité à l’autre de la cordée. Un bref « sec » n’a rien à faire avec une soif subite, pas plus qu’ « avale ! » ne veut dire que l’on passe à table. Une moulinette ou un rappel ne sont des termes ni de meunerie ni de fin de spectacle. Une vache ou un machart, une lolotte ou une araignée, une réglette ou une écaille ne correspondent pas à ce que l’on entend par ces mots habituellement. Tout cela fait partie du langage technique qui permet d’assurer une sécurisation optimale dans une activité où le risque est toujours présent et peut parfois être mortel. Tout cela est la condition sine qua non pour arriver en haut et admirer la vue, d’autant plus belle que la voie le fut.

Quand tu fermes les yeux, quand tu t’imagines sur le rocher, tes mains se souviennent elles aussi de ce petit creux rond, profond, cette goutte d’eau qui tombait juste à point pour négocier ce passage un peu compliqué dans le calcaire de la voix. En bas tu te rappelles les vignes qui montaient à l’assaut de la falaise. Dans ton souvenir cela se mélange avec ces falaises où des passereaux volaient dans tous les sens pour échapper aux faucons à la recherche de nourriture. Il y avait aussi ces rochers brillants au soleil sur lequel le pied adhérait sans effort. Tout cela tourbillonne dans tes souvenirs, sans oublier l’eau de la mer qui venait lécher le rocher sur lequel tu étais accroché. Ces souvenirs t’accompagnent quand tu entres dans le sommeil.

La grimpe, une autre façon de voir le monde

Parfois, non, souvent, nous sommes mis en demeure de prendre de la hauteur, de ne pas rester terre à terre. L’escalade est un de ces moyens. C’est une façon d’échapper à la pesanteur terrestre sans s’en apercevoir. Visiter la France ou un autre pays en passant de rocher en rocher est une façon particulière pour prendre connaissance d’un pays avec les mains autant qu’avec les yeux. Un grès d’Alsace ou un gneiss de la même région, un calcaire du Vercors ou des Calanques, le granit d’Ailefroide ou de Chamonix, toutes ces roches laissent aux mains des souvenirs puissants, parfois cuisants. Les accès aux bas de ces voies obligent à prendre des chemins peu parcourus. Si d’aventure le grimpeur se trouve mêlé à des promeneurs en recherche de hauteurs, vite il s’en éloigne, chargé qu’il est de sa quincaillerie brinquebalante et de sa corde qui parfois ressemble à une boule de longs spaghettis mal enroulés. La tête dans un autre monde, les grimpeurs vont, solitaires, en petits groupes, à la recherche de sensations fortes, de découvertes, d’eux-mêmes. La montagne, sous quelle forme que ce soit, ou son approche, est d’abord et avant tout une rencontre individuelle, une confrontation de soi au monde, une liberté à conquérir en permanence.

Les échecs y sont source de dynamisme, les réussites amènent une joie sans nuage et une humilité sans cesse renouvelée. Il n’y a ni vainqueur ni vaincu, juste un monde libre.

Pierre Sommermeyer (avec la coopération de Cyril et Luc deux grimpeurs eux-mêmes)


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