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Un Africain face à l’anarchisme, l’anarchisme face à un Africain
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Entre lui et moi, que de discussions... Et, ma foi, nous en avons eues quand le temps le permettait, et pour casser le rythme vertigineux du travail... Quant aux thèmes, ils variaient selon les humeurs, la curiosité ou l’actualité journalière... On parlait un peu de tout mais surtout de la religion, des idéologies et du sous-développement de certains continents. Ce jour-là, une question s’imposa à nous comme la pluie qui nous casse le moral ces derniers temps :

- Pierre  : Pourquoi, du Sénégal à l’Afrique du Sud, les pays de l’Afrique noire piétinent-ils sur la voie du développement à l’occidentale malgré tout l’argent qui y est consacré ?
(Tentant d’aborder ce problème complexe, Mfika alla tout droit au but en mettant l’accent sur l’incompatibilité de la conception africaine du monde et le développement proposé.)

- Mfika  : Le monde, selon la croyance africaine, est un et monolithique : toutes les créatures descendent en tant que frère et sœur d’un Génie créateur. À l’opposé, le monde selon la conception européenne est bien fracturé, d’un côté le créateur immortel, de l’autre les créatures mortelles ou, encore, d’un côté l’homme et, de l’autre, le reste des créatures.
Pour son développement, l’homme se mettant au-dessus de tout, et parfois rivalisant même avec le dieu, exploite la nature selon ses besoins et, avant tout, en fonction de sa liberté morale.
Pour un Africain, cette façon de se développer met sa conception du monde ou sa parenté avec les animaux et les plantes en danger. Ce qui provoque le rejet et le repli sur soi-même.

-  Pierre : Si telle est la conception africaine, il existerait donc une adéquation entre l’anarchisme et les nécessités du développement économique en Afrique.

- Mfika  : Probablement ; mais, il est difficile que l’anarchisme, conçu et habitué à opérer sur les autoroutes et les méandres des villes, puisse fonctionner dans la brousse peuplée des sentiers sur lesquels les individus se promènent sans identité...
Sans identifier les structures traditionnelles dans lesquelles vivent les Africains, sans même connaître qui est qui, sorcier ou victime, l’anarchisme perdra son temps...

- Pierre : Je crois que pour toi, comme pour beaucoup d’autres, l’anarchisme est une conception d’abord contre. Ce n’est pas à cela que je faisais allusion, mais à une capacité d’auto-organisation, sans justement passer par ce qui relève d’une autorité verticale.

- Mfika  : Ainsi, l’anarchisme serait bénéfique pour le développement en Afrique ? Et crois-tu qu’il parviendrait à faire reculer le fétichisme et le mysticisme ? Rappelle-toi, cher Pierre, qu’avant l’anarchisme, le christianisme et la colonisation, avec leur bonne foi, se sont attaqués aux fétiches et aux pouvoirs des Anciens, avec un seul but : développer l’Afrique à l’occidentale. Et quel fut le résultat ?
Leurs élèves ou l’élite africaine, chrétienne ou marxiste, ont-ils fait autre chose depuis les indépendances africaines ? Et aujourd’hui, où en est-on ?

- Pierre  : Les choses sont plus compliquées que cela. Dans l’anarchisme, il y a plusieurs courants, dont certains sont extrêmement critiques vis-à-vis du développement économique. L’un deux est incarné par Henry David Thoreau qui a dit selon le texte de Balades : « Lorsque je veux me recréer, je cherche le bois le plus sombre, le marais le plus touffu, le plus interminable et, aux yeux du citadin, le plus affreux. Je pénètre dans un marais comme en un lieu sacré [...], et la même terre est bonne pour les hommes et pour les arbres. »
De cet homme, R. Christin dit qu’il dénonce « la servilité d’un genre de vie centré sur le travail et un économisme utilitaire désenchanteur du monde ».
Si, pour les anarchistes, la dénonciation des pouvoirs étatiques apparaît comme primordiale, c’est souvent un arbre qui cache la forêt. L’idée de base, organisation de la société en commençant par en bas avec les décisions prises par les gens concernés directement, a souvent trouvé un écho dans les sociétés paysannes où existaient des souvenirs d’une organisation villageoise traditionnelle communautaire.

- Mfika  : Une telle conception de l’anarchisme est intéressante. Mais en fait, existe-t-il un modèle social promu par l’anarchisme ? Est-il possible de savoir à quoi il sert ?

- Pierre  : Je n’ai pas très envie d’entrer dans ces débats : « Est-il nécessaire de réussir pour entreprendre ? », ou bien : « L’homme peut-il vivre sans produire du beau ? », ou encore : « Le combat pour la justice n’est-il pas une permanence dans l’espèce humaine ? »
Ce que je peux te dire, c’est que chaque fois qu’il y a eu lutte pour la liberté et contre l’injustice, ceux qui se réclamaient de l’idée de l’anarchisme étaient là. Que ce soit en Ukraine, en Espagne ou en Allemagne, pendant les périodes révolutionnaires. Ils se sont battus, certes ils n’ont pas vaincu, mais ils ne sont pas non plus passés au nombre des puissants. Ils n’étaient pas seuls, d’autres étaient là avec eux, d’autres avec d’autre références étaient là avec eux.
Ce que je dois rajouter, c’est qu’il y a une donnée permanente chez un anarchiste conséquent : le refus de « parvenir ». La réussite professionnelle ou politique est quelque chose qui lui est, sauf exception, étrangère.

- Mfika  : Là, il y a de quoi se méfier et on peut se poser la question : « Pour qui l’anarchiste se bat-il ? »

- Pierre  : je crois qu’il se bat d’abord pour lui. Il s’agit d’un égoïsme raisonné. Il est conscient que le malheur des autres entrave sa capacité à vivre. La définition libertaire de la liberté est la suivante : « La liberté des autres étend la mienne à l’infini... »

- Mfika  : Alors, là, on tombe sur le soubassement philosophique de la conception européenne de l’homme : la liberté. Pour les anciens, l’homme, naissant malgré lui, ne peut être libre. Produit d’un couple, il dépend d’abord de ses parents pour grandir. Et il ne vit pas en vase clos car il est un être dépendant des autres, et les autres dépendent de lui. Cette interdépendance, cher Pierre, est bien simple et naturelle. Par exemple, tu respires les scories que je crache, et tu n’as pas le choix. L’homme est un animal social, qui ne peut vivre que de sa relation à l’autre. Il ne peut s’en libérer que par la mort et, là encore, nul ne le sait...
Toutefois, après la lecture du texte, très intéressant, de Thoreau, j’ai eu l’impression que l’anarchisme, dans sa démarche du respect de la nature et de ses lois, visait exactement le même but que les sorciers africains.

- Pierre : ? ? ?

- Mfika  : Oui, si j’ai bien compris, l’anarchisme veut arriver à une vie harmonieuse avec la nature. Sur ce point, il y a une concordance quasi certaine avec la pensée et la méthode des sorciers.

- Pierre  : Je ne connais pas les sorciers ni leur philosophie. Mais je pressens une différence de taille. Pour revenir à l’anarchisme, il faut quand même que je te dise que H. D. Thoreau, pour important qu’il soit, n’est qu’une facette de l’anarchisme. Il fait partie de ceux que nous appelons les individualistes. Sur l’autre versant, il se trouve des gens qui pensent que l’action collective prime sur l’attitude individuelle. Cela dit, tous se retrouvent sur un point, le refus de l’exercice du pouvoir, tel qu’il est conçu dans notre société.

- Mfika  : Un tel refus, crois-moi, Pierre, frise la malhonnêteté intellectuelle. Car comment peut-on connaître la voie du bonheur et se réserver le droit de laisser le troupeau des hommes patauger dans l’essai-erreur ?
Un tel cynisme est absent de l’esprit du sorcier, un homme qui se comporte comme un berger guidant le troupeau vers la source sans perdre de temps. Dans son enseignement, le sorcier rappelle sans cesse à l’homme son devoir : participer à l’œuvre de l’architecte universel. Une telle participation à l’œuvre suprême, avec l’envie de réussir, est sans aucun doute inhérente au concept de liberté que prône l’anarchisme.

Pierre : Voilà ce qui nous sépare. L’anarchiste fait partie du troupeau et c’est avec lui et en lui qu’il construit sa liberté.

Cette séparation est une façon rhétorique de clore ce texte, le débat continue,
et parfois fait rage. L’appréhension d’une culture profondément différente, demande à la fois un respect total, un esprit critique permanent et une somme d’efforts colossaux, ainsi que du temps.


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