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III REFORME ET REVOLUTION
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Ces deux mots accolés font irrésistiblement penser à la Guerre des Paysans, et à Thomas Münzer.

Si la littérature marxiste s’est refusée à pénétrer dans la production théologique de la réforme elle a fait une exception pour Münzer précisément parce qu’il avait été délaissé par l’historiographie "bourgeoise". Engels, Kautsky, E. Bloch puis beaucoup d’autres ont consacré des ouvrages à cette période et à cet homme.

A) Les faits )

Un bref retour en arrière pour commencer. En Allemagne les révoltes populaires ont débuté bien avant ce que l’on a appelé la Guerre des Paysans. Ces insurrections paysannes ont reçu le nom de Bundschuh, la plus importante a eu lieu en 1493 dans la région de Sélestat. Il y en eut une autre dans le Jura Souabe en 1514. La Réforme va faire renaître un espoir de changement. Le mouvement commence au milieu de 1524 dans le sud de l’Allemagne, près de la frontière suisse. Des écrits commencent à circuler dont le plus connu est "les douze équitables articles". Le mouvement s’étend, en Thuringe notamment, rejoint par Thomas Münzer qui va tenter de l’organiser. Il en apparaît comme l’âme ou le démon selon les points de vue. C’est bientôt l’affrontement inévitable avec les forces des Princes et c’est l’écrasement à la bataille de Frankenhausen le 14 mai 1525 puis quelques jours après à Saverne. Cet épisode va connaître une célébrité nouvelle au XIX ° siècle lors de la parution du livre de Friederich Engels "la Guerre des Paysans" et c’est depuis un passage obligé pour tous les théoriciens marxistes.

B) Écriture et réécriture

Pour cette partie, plusieurs ouvrages ont été consultés. Le premier est une communication faite lors du colloque sur "Historiographie de la Réforme ".C’est une "introduction sommaire à la littérature marxiste sur la Réforme en Allemagne" présentée par Alain Calvié. A un autre colloque, sur "Réforme et Révolution " cette fois, Alain Boyer fait une intervention sur ce même thème chez les premiers socialistes allemands. Un troisième ouvrage écrit par un américain et publié en Allemagne aborde le même sujet mais semble t il de façon exhaustive . Il s’agit de "Reformation and Utopia- The marxist interpretation " de Abraham Friesen. Avant de confronter ces trois auteurs nous allons tenter de dégager les points sur lesquels ils sont d’accord.

En 1850 Friederich Engels publie son livre. Le co-fondateur de l’idéologie marxiste n’était pas un historien, ce qu’il reconnaît lui même dans les notes préliminaires à la deuxième édition de son livre .Il a emprunté les faits historiques à l’ouvrage de Zimmerman paru peu avant, qui lui même avait abondamment utilisé le travail d’un folkloriste du siècle précédent.

Si Marx ne va porter qu’un intérêt très passager à cet épisode historique, il fait siennes les vues de Engels qui considère " l’époque de la Réforme comme l’axe de toute l’histoire de l’Allemagne. Ce dernier développe une conception matérialiste de la religion et n’envisage la formation de l’hérésie que sous son aspect social, refusant le droit à l’existence indépendante d’une histoire des religions. Ce qui l’intéresse au premier chef, ce sont les raisons de la rupture entre T. Munzer et M. Luther.

Jean Jaurès qui s’est penché sur ce problème dans sa thèse a tenté de démontrer l’existence d’une dimension socialiste dans l’oeuvre de Luther. Après lui ce sera au tour de Kautsky, dans "Les précurseurs du Socialisme moderne" en 1895. Ce qui nous intéresse plus particulièrement est la façon dont ces auteurs ont abordé non le concept mais l’idée de la réforme des sectes . Dans le texte de Boyer pas plus que dans celui de Calvié le terme d’anabaptiste n’intervient .Par contre Friesen consacre à ce problème une bonne moitié de son livre . Pour lui il y a matière à débat, car tout au long des traités marxistes, jusqu’à ce jour, les anabaptistes ont un rôle ambigu, sont ils ou ne sont ils pas des créatures de T. Mûnzer ?

Il faut rappeler que les Anabaptistes ne se séparent de Zwingli, et n’apparaissent en tant que tels qu’en janvier 1525. Le premier responsable de cet amalgame est Martin Luther. Dans trois de ses écrits contre les sectes et spécialement dans sa "Sendbrief wider etliche Rotengeisten" il met tous les groupes dans le même sac. .Engels reprend donc ces assertions à contrario et se penche sur les relations entre les Anabaptistes et Münzer. En fait il suit les traces de Zimmerman qui en fait des agents au service du révolutionnaire, propageant son message dans toute l’Allemagne. De même il avait repris l’hypothèse de la naissance de ce mouvement à Zwickau, endroit où Thomas Münzer débuta. Ce qui n’est pas sans créer des problèmes à l’historien allemand. Il reconnaît que Münzer ne fut pas Anabaptiste. Pourtant il reprend les affirmations de Bullinger, successeur de Zwingli, affirmant que le leader allemand avait été le père de ces rebaptiseurs et avance que Münzer les avait réunis sous son autorité. Friesen démontre la parfaite différence de filiation entre les Anabaptistes et Münzer en avançant que ce dernier est en fait inspiré par les écrits millénaristes de Joachim de Fiore, alors que les premiers sont, du moins pour la branche pacifique, très loin de ce type de spéculation. Pour lui le rôle de Münzer est bien moins grand que ne le décrivent Zimmerman et donc Engels, pris dans leur envie de chercher un maître à leur révolution.

Les seules relations directes connues entre les leaders anabaptistes et Münzer sont des lettres dont une au moins fait état à côté d’une déclaration d’affection d’une mise en garde catégorique quant à l’usage de la violence. Ironiquement Abraham Friesen avance que l’hégélianisme est le stade ultime, l’achèvement de la tradition joachite.

C) Deux études marxistes

Il faudra attendre Kautsky pour qu’une certaine distance soit prise d’avec cet amalgame. Les auteurs suivants vont adopter la même attitude tout en argumentant pour une influence de Münzer sur les Anabaptistes. D’autre part ils prétendent tous que ces derniers sont d’extraction prolétarienne. En fait ces théoriciens plaquent sur le XVI° siècle les schémas marxistes des XIX° XX° siècles et tentent de transformer les Anabaptistes en avant -garde de la révolution. En 1921 celui qui allait devenir le philosophe le plus connu de l’Allemagne de l’Est, Ernst Bloch publie un livre au nom révélateur "Thomas Münzer, Théologien de la révolution" C’est un livre extrêmement lyrique ou Bloch tente, lui aussi, de faire coller l’Anabaptisme au modèle marxiste. Reprenant la lettre de Conrad Grebel à son héros, il lui fait dire "tous les Anabaptistes se sentirent stimulés par les oeuvres de Münzer". Plus loin, à propos de la prise de Munster il écrit :" Pour l’auteur du "Principe espérance", il n’y a pas deux courants anabaptistes, mais bien un mouvement de masse qui serait sur le tard victime de la contrerévolution. Mais il a curieusement conscience qu’un fil rouge relie les Anabaptistes au mouvement radical anglais : "Après un premier épisode strictement calviniste voici que des paysans, des ouvriers, des bourgeois radicaux retrouvent l’inspiration baptiste" ; Mais ce qui lui importe, c’est la dimension millénariste qu’il retrouve dans la secte du "Cinquième Royaume" même s’il reconnaît la filiation anabaptiste dans les Quakers. Bloch dans son désir de trouver des prolongements au mouvement de la Guerre des Paysans réécrit complètement l’histoire en disant "C’est en France que le Baptisme va se heurter pour la dernière fois aux forces établies" cela à propos des Camisards, puis deux pages plus loin, il dit "le Baptisme va revivre dans la Révolution Française" Tout à sa recherche d’une filiation qui pourrait traverser les âges. E. Bloch en arrive à trouver "jusque dans la réalisation bolchéviste du marxisme les caractères du vieux baptisme radical".

Voici les thèses d’un jeune philosophe marxiste dans l’enthousiasme de la jeune révolution russe. Près de quarante ans après qu’en est-il ?

A. Friesen expose longuement les thèses de G. Zschäbitz parues en 1958 à Berlin. Pour lui, elles sont très représentatives de l’orthodoxie marxiste. Pour cet historien, il est très important de démontrer qu’il y avait des relations entre les deux mouvements. Dans un premier temps il avance, en contradiction avec Kautsky, que le courant anabaptiste n’est pas seulement formé de prolétaires mais aussi de gens aisés, " victimes de la récession causée par la révolution des prix" dont on dirait aujourd’hui qu’ils sont en voie de prolétarisation Il ne prend pas en compte que beaucoup parmi les leaders du mouvement étaient des artisans aisés, des maîtres ouvriers et des paysans. Confronté au pacifisme indéniable des frères suisses il en repousse les raisons évangéliques et n’y voit qu’un résultat de la défaite de la Guerre des Paysans.

Pour Zschäbitz tout découle de la haine des classes inférieures envers les pouvoirs établis, Eglise et Etat. Cela lui permet de présenter l’Anabaptisme post Münzer comme l’expression d’un mouvement de masse ayant survécu à la guerre des Paysans. Dans ce cadre, la prise de Munster en 1534 apparaît comme la dernière manifestation de la tendance radicale au sein de cette secte .Après cela le pouvoir interne est transféré aux mains de la petite bourgeoisie et le prolétariat en est exclu, ce qui lui permet de dire " sous Menno Simmons le mouvement devint sectaire".

En faisant de la sorte Zschäbitz refuse à l’homme quelque besoin que ce soit pour une expression purement religieuse. Tout comme Ernst Bloch et tous les autres auteurs marxistes, il écrit l’histoire dans une optique utilitariste.


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