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Salaire et révolution
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Voici un exemple de dérapage idéologique, par absence de critique et de recul. Avoir écrit cela me terrifie

Anarchisme et non-violence n°20/21 (janvier/avril 1970)

Le problème des salaires (hiérarchie — taux de paiements) a toujours été au milieu des préoccupations et discussions des anarchistes, et des révolutionnaires en général.

Dès que l’on aborde l’autogestion, on se heurte aux salaires.

Dans la société capitaliste, le salaire est une nécessité économique : circulation de la monnaie et des biens de consommation, conservation de la main-d’œuvre en bonne santé minimale, stimulant à meilleure production, le tout étant en fait une complète aliénation du monde producteur.

On retrouve ces données dans la société socialiste orientale avec comme différence une simplification des échelles de salaires, celles-ci étant beaucoup moins contrastées que chez nous.

Le seul pays où un essai d’abolition du salariat a été appliqué est Cuba. Il est intéressant de voir comment cela est fait, et je pense que la technique employée peut être reprise sans fausse honte par des anarchistes si l’occasion se présente : on assiste non pas tant d une abolition du salariat qu’à son dépérissement.

Voici quelques renseignements tirés d’un reportage paru en mai 68 :

« Ici intervient cette importante notion de « salaire historique » qui explique ces inégalités résiduelles. Donc, sauf pour les « énormités » la révolution n’a pris aucune mesure brutale sur le plan salarial, d’une façon générale, ceux qui gagnaient, par exemple, 350 pesos avant la chute de Batista, continuent à percevoir le même salaire, s’ils n’ont pas changé d’emploi.

« Chacun est invité à renoncer à son « salaire historique » et, l’émulation aidant, ces attitudes ne sont pas rares. D’autre part, quand les jeunes travailleurs viennent rejoindre leurs aînés, ils reçoivent un traitement bien inférieur bien que leurs études les appellent à des fonctions de responsabilité. Cette inégalité voulue pousse souvent les « anciens » à s’aligner sur les nouveaux venus. Sinon, on laisse le temps faire son œuvre. Puisque ici on croit à la primauté du stimulant idéologique sur le stimulant matériel, on ne peut, sans se contredire, recourir à des méthodes fortes. […]

« D’ailleurs, à Cuba, où ne règne pas la « civilisation de la consommation », avoir de l’argent ne mène pas à grand-chose : on ne peut acheter ni maison, ni terrain, ni auto. Tout au plus peut-on se payer plus souvent un repas, au restaurant ; et c’est ce que font la plupart des Cubains qui, une fois de plus, se retrouvent ainsi en procession, dans des files d’attente.

« Sont actuellement gratuits : les soins médicaux et les médicaments, l’hospitalisation, les vaccinations, les garderies et les écoles, les cantines des ouvriers du bâtiment, de certaines fermes d’Etat et des travailleurs volontaires (pour les autres, la cantine du midi coûte environ 10 pesos par mois) ; les services de transport des entreprises ; le téléphone urbain ; les banquets de noces et d’enterrements.

« A partir de 1970, la gratuité doit s’étendre : à tous les logements (actuellement, les loyers ne dépassent jamais 10 pour cent du salaire) ; puis, progressivement au lait, aux fruits et au poisson ; à la prise en charge des écoliers comme à San Andrés ; enfin aux bicyclettes publiques : des parcs seront constitués et, selon leurs besoins, les gens y prendront un vélo qu’ils abandonneront n’importe où… »

Une donnée transitoire : la conservation du « salaire historique » est considérée idéologiquement comme une faiblesse.

La multiplication des services gratuits tend à faire disparaître le salaire par non-utilisation, l’achat de bien immobilier ou terrain étant impossible.

Pierre Sommermeyer


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